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L’éclipse : comment le ciel nous rend un peu plus petits (et plus humains)

Le 12 août, le Soleil va disparaître un moment. Dans l’ouest de l’Islande, le nord de l’Espagne et un petit coin du Portugal, la nuit tombera en plein jour. En France, l’éclipse ne sera que partielle. Mais même partielle, elle a de quoi arrêter le regard.

Nous savons ce qui se passe. La Lune s’interpose. Rien de mystérieux. Et pourtant, savoir n’empêche pas d’être saisi.

Le 11 août 1999, j’ai assisté à l’éclipse solaire depuis le lac Saint-André, en Savoie. Là, près de 90 % du Soleil a été occulté.

Nous étions nombreux, rassemblés au bord du lac, dans un bel endroit. Au début, l’ambiance ressemblait à celle d’un pique-nique. Les gens discutaient, enfilaient des lunettes spéciales et regardaient le Soleil se faire grignoter peu à peu. L’excitation montait doucement.

Puis la lumière a changé. Elle est devenue étrange, grise, presque métallique. Le froid est tombé subitement, alors qu’il faisait chaud peu de temps auparavant. Et très impressionnant, les oiseaux se sont tus d’un coup.

À mesure que la Lune recouvrait le Soleil, certains s’extasiaient, il y a eu des « waouh », des applaudissements. D’autre se sont tus. À travers nos lunettes, le Soleil n’était plus qu’un mince croissant. C’était beau, presque irréel.

Le phénomène m’a fascinée. Mais cette lumière devenue si étrange en plein jour provoquait tout de même un léger malaise.

Ce que les psychologues appellent awe, c’est un peu cela : ce saisissement devant quelque chose qui dépasse nos repères habituels. Le terme a été formalisé en 2003 par deux psychologues américains, Dacher Keltner et Jonathan Haidt (Keltner & Haidt, 2003). La langue française n’a pas vraiment d’équivalent. Le plus approchant serait crainte révérentielle, une émotion aux confins du plaisir et à la frontière de la peur. Ce n’est ni de la joie pure ni de la peur. L’émerveillement peut s’y mêler à une pointe d’inquiétude. Selon Keltner et Haidt, l’awe repose sur deux éléments : la perception de quelque chose de vaste, et le besoin de réajuster un peu nos cadres mentaux pour intégrer ce que l’on vient de vivre.

Face à quelque chose d’immense, de rare ou qui nous dépasse, notre propre personne semble soudain occuper moins de place. Les chercheurs parlent de « small self » (Piff et al., 2015). Ce n’est pas un sentiment d’insignifiance ou de dévalorisation. C’est plutôt l’expérience, pendant un instant, que notre personne occupe moins de place face à quelque chose de plus vaste. On cesse simplement d’être le centre du monde. Plusieurs études ont montré que ce décentrement s’accompagne souvent d’une plus grande attention aux autres et d’une disposition accrue à l’entraide. L’awe semblerait ainsi élargir temporairement le cercle de ce qui compte pour nous.

L’expérience de la totalité, ce bref instant où le jour fait brusquement place à la nuit, semble particulièrement propice à cet état. Après l’éclipse américaine de 2017, des chercheurs ont analysé le langage de millions de messages sur les réseaux sociaux. Ils ont constaté que les personnes qui se trouvaient dans la zone de totalité utilisaient significativement plus le « nous » que celles restées en zone partielle. Leur langage exprimait aussi davantage d’humilité, de lien aux autres et d’entraide. Ce n’est pas seulement un effet de vocabulaire. L’expérience semble réellement favoriser un sentiment de lien (Goldy et al., 2022).

Ce qui se passe alors entre les gens n’est pas sans rappeler ce que le sociologue Émile Durkheim appelait, dès 1912, l’« effervescence collective » (Durkheim, 1912) : un moment d’intensité émotionnelle partagée qui renforce le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi. L’idée a connu un regain d’intérêt ces dernières années. Des travaux contemporains, y compris des méta-analyses, confirment que ces moments de synchronisation émotionnelle dans les rassemblements favorisent le lien social, le sentiment d’unité et parfois même une forme d’élévation morale (Páez et al., 2015 ; Rimé & Páez, 2023).

L’éclipse suspend le quotidien et change l’échelle. Le temps de quelques minutes, elle nous sort de nous-mêmes.

Dans de nombreuses cultures, pendant des siècles, les éclipses solaires ont suscité la peur. On y voyait un mauvais présage, l’annonce d’un malheur, parfois d’une catastrophe. Aujourd’hui, on en connaît le mécanisme. La même obscurité produit surtout de l’étonnement, avec malgré tout cette étrangeté, puis ce soulagement lorsque la lumière revient.

Le 12 août, le ciel va faire quelque chose d’inhabituel. On n’a rien de particulier à en faire. Juste, peut-être, regarder, avec des lunettes d’éclipse adaptées, évidemment. Et remarquer ce que ça produit.

⚠️ Observer l'éclipse en toute sécurité
En France, l'éclipse du 12 août 2026 sera partielle. Il est strictement interdit de regarder le soleil à l'œil nu, même une fraction de seconde. Les lunettes de soleil classiques, les radiographies ou le verre fumé ne protègent pas la rétine des brûlures irréversibles. Il est impératif de se procurer des lunettes d'éclipse récentes certifiées (norme ISO 12312-2:2015). Les astronomes rappellent qu'il ne faut surtout pas réutiliser vos lunettes de l'éclipse de 1999, car leurs filtres se sont dégradés avec le temps.

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Références

Durkheim, É. (1912). Les formes élémentaires de la vie religieuse. Alcan.

Páez, D., Rimé, B., et al. (2015). Psychosocial effects of perceived emotional synchrony in collective gatherings. Journal of Personality and Social Psychology.

Piff, P. K., Dietze, P., Feinberg, M., Stancato, D. M., & Keltner, D. (2015). Awe, the small self, and prosocial behavior. Journal of Personality and Social Psychology, 108(6), 883–899

Goldy, S. P., Jones, N. M., & Piff, P. K. (2022). The social effects of an awesome solar eclipse. Psychological Science.
Keltner, D., & Haidt, J. (2003). Approaching awe, a moral, spiritual, and aesthetic emotion. Cognition and Emotion, 17(2), 297–314.

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