Evelyne Josse. Psychologue, psychotraumatologue, maître de conférences associée à l’université de Lorraine (Metz) http://www.resilience-psy.com
Sur TikTok, YouTube ou Instagram, les thérians sont souvent associés à quelques signes très visibles : un masque d’animal, une fausse queue, parfois des déplacements à quatre pattes. Ces pratiques font partie du phénomène, mais elles n’en donnent qu’un aperçu très partiel. Derrière ces manifestations visibles, les personnes concernées décrivent des vécus très variés, qui touchent à l’identité, aux sensations corporelles, au rapport à la nature ou encore à l’appartenance à une communauté.
Ammalie peut passer des heures à lire sur le blaireau européen. Elle possède au moins une cinquantaine de livres qui lui sont consacrés, regarde de nombreux documentaires et collectionne les peluches à son effigie. Cette passion occupe une place importante dans sa vie, sans l’empêcher de travailler, de vivre en couple ou de mener sa vie quotidienne. Cet intérêt est aussi étroitement lié à son identité thériane : elle s’identifie intérieurement au blaireau. Elle aime particulièrement se promener dans la nature, sentir la pluie et la terre sous ses pieds. Par moments, elle décrit une perception du monde qu’elle qualifie de « plus animale » : son attention se porte alors davantage sur les odeurs, le toucher ou le goût.
Ce récit peut surprendre, parce qu’il entre mal dans nos catégories habituelles. Mais il mérite mieux que les caricatures. Chez Ammalie comme chez les personnes interrogées dans plusieurs études qualitatives, il ne s’agit généralement pas d’affirmer que le corps s’est réellement transformé en animal. Leur expérience renvoie plutôt à une manière de se vivre, de nommer certaines sensations et, parfois, de donner du sens à une histoire personnelle. Le regard psychologique consiste alors à comprendre ce que la personne ressent, la place que cette identité occupe dans sa vie et la manière dont elle peut l’aider ou, au contraire, devenir source de difficulté.
L’essentiel à retenir : dans les études disponibles, les personnes thérianes reconnaissent généralement que leur corps est humain. Elles peuvent toutefois rapporter un vécu identitaire ou corporel non entièrement humain. Cela se distingue de la conviction délirante d’une transformation physique en animal. [1-3]
Un vocabulaire qui demande à être démêlé
Le terme complet est « thérianthrope », souvent abrégé en « thérian ». Il vient du grec ancien thēríon, « animal sauvage » ou « bête », et ánthrōpos, « être humain ». Dans l’usage communautaire actuel, il désigne une personne qui s’identifie, en tout ou en partie, à un animal non humain existant ou ayant existé. Le terme otherkin désigne, lui, des personnes qui s’identifient à des êtres non humains fantastiques, mythiques ou spirituels — dragon, elfe ou vampire, par exemple. « Alter-humain » est le terme générique qui peut regrouper ces différentes formes d’identification non humaine. Aucun de ces termes ne constitue une catégorie diagnostique. [1,2,4]
L’histoire des alter-humains est bien antérieure à TikTok. Dès les années 1970, certains groupes se définissent comme elfes. Le terme otherkin apparaît en 1990, tandis que les premières communautés thérianes modernes prennent forme au cours de la même décennie, notamment sur des forums consacrés aux loups-garous. Les réseaux sociaux n’ont donc pas créé de toutes pièces ces communautés. Ils ont en revanche changé leur visibilité et les formes d’expression les plus faciles à partager : masques, fausses queues, vocalises et quadrobics. [1,2,4]
| Terme | Ce qu’il désigne habituellement | Ce qu’il ne permet pas de conclure |
| Thérian / thériane | Une personne qui décrit une identification intérieure, en tout ou en partie, à un animal non humain existant ou ayant existé. | N’est ni un diagnostic, ni la preuve qu’elle croit être physiquement cet animal. |
| Otherkin | Une personne qui décrit une identification à un être non humain fantastique, mythique ou spirituel. | N’est ni une catégorie médicale homogène, ni une explication unique du vécu. |
| Furry | Une communauté centrée sur les personnages animaux anthropomorphes, les avatars et parfois les costumes. | Être furry ne signifie pas nécessairement se sentir animal. |
| Gears et quadrobics | Des accessoires (masques, queues…) et une pratique corporelle de déplacement quadrupède. | Ils peuvent relever du jeu, du sport, de l’esthétique ou de l’expression identitaire ; ils ne définissent pas à eux seuls une identité thériane. |
| Shift | Un moment transitoire où le vécu animal paraît plus présent : sensations, attention, émotions, posture ou comportements peuvent changer. | N’est ni une transformation anatomique, ni une catégorie clinique validée. |
Les réseaux sociaux ont aussi changé les formes d’expression les plus visibles de la thérianthropie. L’ethnographie de longue durée menée par Devin Proctor retrace le passage des listes de diffusion et des forums à Facebook, Tumblr, Discord, YouTube, puis TikTok. Sur les premiers espaces, les échanges reposaient davantage sur des textes, des dessins et de longues discussions ; TikTok privilégie au contraire des contenus courts, visuels et immédiatement reconnaissables. Ce qui attire aujourd’hui le regard du public n’est donc pas forcément ce qui occupe la place la plus importante dans l’expérience des personnes concernées. Ammalie se décrit d’ailleurs comme une thériane « old school » : elle dit ne pas se reconnaître complètement dans les formes d’expression aujourd’hui mises en avant sur les réseaux. [1]
Ammalie et le blaireau : une histoire de reconnaissance, pas de métamorphose
Le parcours d’Ammalie montre bien pourquoi il faut se méfier des explications trop simples. Enfant, elle se sent profondément différente et peine à se faire des amis ; elle relie aujourd’hui une partie de ce décalage à son autisme, diagnostiqué à l’époque sous l’appellation « syndrome d’Asperger », aujourd’hui intégrée au trouble du spectre de l’autisme (TSA), sans déficience intellectuelle ni retard de langage. Un abus subi dans l’enfance, puis le harcèlement scolaire, renforcent son éloignement du monde humain. À l’adolescence, elle s’imagine en loup-garou surpuissant : avec le recul, elle dit qu’au fond elle savait être humaine, mais que cette représentation lui donnait de la force pour affronter ce qu’elle vivait. En 2012, elle cherche sur Internet s’il existe d’autres personnes qui ressentent quelque chose de comparable et découvre les mots therian et otherkin. Ces mots lui permettent de nommer un vécu déjà présent ; la communauté, elle, lui apportera progressivement des interlocuteurs et, plus tard, des amis.
Au fil des années, ses identifications ont varié : loup-garou, renard, chien viverrin, coati, blaireau, troll scandinave, puis de nouveau blaireau. Ammalie qualifie elle-même ces changements de « yo-yo », sans toujours savoir ce qui les provoque. Certaines constantes se dégagent néanmoins : plusieurs de ces figures présentent des traits dans lesquels elle se reconnaît. Le blaireau, par exemple, lui évoque le besoin de routines, la placidité, la lenteur, la maladresse, une forte sensibilité aux bruits et aux odeurs, ainsi que l’attrait pour la forêt. Elle observe également que lire beaucoup sur un animal ou regarder des documentaires à son sujet peut, pendant un temps, renforcer sa présence dans son imaginaire.
Cette identification n’efface pas la distinction entre elle et l’animal. Ammalie sait que son corps est humain et souligne qu’elle ne peut pas savoir ce qui se passe « dans la tête d’un blaireau ». Elle rapproche plutôt ce qu’elle apprend sur cet animal de certains aspects de sa propre expérience. Le blaireau l’aide ainsi à donner du sens à certains ressentis et peut aussi la rassurer : lorsqu’elle traverse une période de baisse de moral, lire sur lui lui fait du bien. Lorsqu’elle est seule, elle aime aussi se visualiser dans un corps de blaireau ou imaginer une famille de blaireaux près d’elle, dans une forme de rêverie qu’elle rapproche de l’auto-hypnose. Elle insiste sur le fait qu’il s’agit d’imagination et que cette identité n’interfère pas avec son travail, sa vie de couple ou son quotidien.
Elle parle aussi de « shifts ». Dans le vocabulaire communautaire, ce terme désigne des moments transitoires où le vécu animal paraît plus présent : la manière de sentir, de prêter attention ou de se comporter peut alors changer. Chez Ammalie, ces moments surviennent notamment dans la nature, sous la pluie, lorsqu’elle se sent bien, mais parfois aussi lorsqu’elle a peur ou se met en colère. Elle décrit séparément des sensations fugaces de crocs, de griffes, de museau ou de queue. Elle les qualifie elle-même de « vue de l’esprit » : si elle a l’impression d’une queue et qu’elle s’assoit, elle ne ressent pas de douleur. Les études qualitatives rapportent elles aussi ce type de sensations corporelles inhabituelles sans que les participants affirment pour autant une transformation anatomique réelle. [2,3]
Ce que la psychologie peut écouter… et ce qu’elle ne peut pas affirmer
À ce stade, la science avance avec peu de données. Les études disponibles sont surtout qualitatives : de petits groupes de participants, des entretiens approfondis, des observations de communautés numériques. Elles sont utiles pour comprendre comment les personnes décrivent leur expérience, mais elles ne disent pas combien de personnes sont concernées dans la population, ne permettent pas d’identifier une cause unique et ne prédisent pas ce que deviendra une identité au fil des années. [1-3]
Pour son propre parcours, Ammalie établit un lien très fort entre sa thérianthropie et son autisme : elle les décrit comme « indissociables ». Elle relie également son sentiment de ne pas appartenir tout à fait au monde humain à l’isolement et aux violences vécues dans l’enfance. Ce témoignage montre comment elle comprend aujourd’hui son histoire, mais il ne permet pas d’en faire un modèle général. Les recherches disponibles ne permettent d’ailleurs pas d’affirmer que l’autisme, le traumatisme ou un trouble psychique sont à l’origine d’une identité thériane. Une étude comparative menée par Clegg et ses collègues a observé certaines différences entre thérians et non-thérians, mais elle est transversale : elle met en évidence des associations, pas des relations de cause à effet. [5]
La souffrance, lorsqu’elle existe, doit en revanche être prise au sérieux. Ammalie raconte qu’à une période où elle souffrait de dépression et allait très mal, ce qu’elle appelle sa « dysphorie d’espèce » était devenu presque insupportable. Ce terme communautaire — qui n’est pas un diagnostic reconnu et ne doit pas être confondu avec la dysphorie de genre — désigne chez certaines personnes une détresse liée au fait de ne pas avoir le corps ou le milieu de vie associés à l’animal auquel elles s’identifient. Ammalie dit qu’après la prise en charge de sa dépression, cette souffrance a diminué d’environ 90 %, mais son identification au blaireau a persisté. C’est une distinction importante : une dépression, une anxiété, un traumatisme ou un isolement peuvent être pris en charge sans que l’identité thériane elle-même soit la cible du soin. [3]
La psychiatrie décrit par ailleurs des situations rares appelées lycanthropie clinique ou thérianthropie clinique, dans lesquelles une personne est convaincue d’être devenue, de devenir ou de s’être transformée physiquement en animal. Les revues de la littérature recensent quelques dizaines de cas, généralement dans des contextes psychiatriques ou neurologiques. Le thème animal est commun, mais le rapport à la réalité n’est pas le même. Assimiler les deux phénomènes parce qu’ils utilisent des mots voisins serait une erreur. [6,7]
| Repère | Expérience thériane ou otherkin telle que décrite dans les études qualitatives | Thérianthropie clinique décrite dans la littérature psychiatrique |
| Rapport au corps | La personne reconnaît généralement son corps comme humain, même si elle rapporte un vécu corporel ou identitaire non exclusivement humain. | La personne est convaincue de s’être transformée, de se transformer ou d’être physiquement devenue un animal. |
| Rapport à la réalité | Le vécu peut être singulier tout en conservant un jugement de réalité intact. | La conviction s’inscrit dans un tableau psychiatrique ou neurologique qui nécessite une évaluation clinique. |
| Retentissement possible | Variable : absence de difficulté notable, sentiment d’apaisement, ou parfois souffrance spécifique. | Risque de désorganisation, de danger ou de souffrance lié au trouble sous-jacent. |
| Réponse pertinente | Écouter le sens du vécu, son évolution, ses ressources et son impact concret sur la vie. | Évaluer rapidement l’état mental global, le risque et l’accès à des soins adaptés, particulièrement en cas de danger ou de perte de contact avec la réalité. |
Un sondage qui ouvre des pistes psychologiques
Ammalie a aussi voulu en savoir davantage sur la communauté francophone. Début 2025, elle a diffusé sur TikTok et YouTube un questionnaire auquel environ 440 personnes se disant alter-humaines ont participé. Le nombre de réponses varie selon les questions. Parmi les 436 personnes ayant répondu à la question sur leur alter-humanité, 84,9 % ont coché « thérian ». L’échantillon est volontaire, recruté en ligne et très jeune : les résultats décrivent donc ce groupe précis de répondants et ne peuvent pas être généralisés à l’ensemble des personnes alter-humaines francophones. [8]
| Repère | Résultats dans cet échantillon | Lecture prudente |
| Âge | 48,7 % ont entre 13 et 16 ans ; 24,1 % ont moins de 13 ans. | L’échantillon recruté sur les réseaux sociaux est très jeune. |
| Genre et orientation sexuelle | 58,2 % se définissent comme femmes, 21,1 % comme hommes et 19,8 % comme non binaires ; 18 % se déclarent transgenres. Côté orientation sexuelle : 21,4 % se disent bisexuels, 19,5 % pansexuels, 14,3 % hétérosexuels, 13,6 % en questionnement et 10,6 % lesbiennes. | La présence de personnes LGBTQ+ est notable dans cet échantillon, mais le sondage ne permet pas de mesurer une éventuelle surreprésentation par rapport à la population générale. |
| Neuroatypie | 16,8 % rapportent un diagnostic de TDAH, 12,8 % un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme et 11,8 % un diagnostic de trouble « dys ». 42,6 % disent ne pas savoir s’ils sont neuroatypiques. | Le questionnaire demandait de ne cocher ces catégories qu’en cas de diagnostic officiel. Ces diagnostics restent déclarés par les répondants et n’ont pas été vérifiés indépendamment. |
| Santé mentale | 26,4 % rapportent un diagnostic de trouble anxieux, 21,4 % une dépression et 14,3 % un trouble de stress post-traumatique. | Là encore, le questionnaire demandait un diagnostic officiel. Leur fréquence dans cet échantillon ne permet pas de conclure qu’ils sont à l’origine de l’identité alter-humaine. |
| Explications données à l’identité | 42 % évoquent une origine psychologique, 18,8 % une origine neurologique et 20,4 % un traumatisme ; 42,9 % évoquent une vie animale antérieure et 36,2 % une âme non humaine. | Plusieurs explications peuvent coexister chez une même personne. Le sondage décrit des interprétations, il ne permet pas de trancher l’origine de l’expérience. |
| Vécu de l’identité | 43,1 % rapportent ce qu’ils appellent une « dysphorie d’espèce ». Par ailleurs, 23,9 % disent vivre très bien leur alter-humanité au quotidien, 40,9 % plutôt bien, 25,3 % moyennement bien, 8 % pas très bien et 1,8 % très mal. | La « dysphorie d’espèce » est ici un terme communautaire et non un diagnostic clinique. Le vécu de l’identité apparaît très hétérogène. |
Le sondage compte de nombreux répondants LGBTQ+. Ammalie précise d’emblée que la thérianthropie n’est ni une orientation sexuelle ni une identité de genre. Elle avance néanmoins une hypothèse intéressante : les personnes qui ont déjà été amenées à s’interroger sur leur genre, et plus largement sur leur identité, seraient peut-être davantage disposées à explorer d’autres dimensions de leur manière de se définir. Elle parle d’une forme d’introspection : questionner « qui je suis » sur un plan peut conduire à poursuivre cette réflexion sur d’autres plans. [8]
Les chiffres sur la neuroatypie font écho au propre parcours d’Ammalie. Elle relie très fortement son autisme à son identité thériane et raconte avoir grandi avec le sentiment d’être différente, sans trouver facilement sa place parmi les autres enfants. Elle se demande si ce type de décalage peut, chez certaines personnes, nourrir une impression plus générale de ne pas appartenir tout à fait au monde humain : lorsqu’on se sent depuis longtemps « à côté de la plaque », isolé ou difficilement compris, l’idée de se reconnaître davantage dans un animal peut prendre sens. Il s’agit d’une hypothèse, et non d’une relation de cause à effet démontrée. [5,8] Chez elle, le blaireau est aussi un intérêt spécifique ; sa psychiatre y voit une passion très présente, qui lui fait du bien sans l’empêcher de faire autre chose.
Le traumatisme est cité par 20,4 % des répondants parmi les explications possibles de leur identité ; 14,3 % rapportent par ailleurs un diagnostic de trouble de stress post-traumatique. Ammalie rapproche ces résultats de son propre parcours. Enfant, après un abus puis le harcèlement, elle en était venue à penser que les humains étaient dangereux et qu’elle ne voulait pas être comme eux. Elle se demande si, chez certaines personnes confrontées à la violence, au rejet ou à la déshumanisation, une identité animale peut parfois avoir une fonction protectrice. Elle emploie une expression très parlante : un « doudou intérieur », quelque chose qui aide à avancer lorsque l’on se sent vulnérable, impuissant ou profondément différent. [8]
Son expérience adolescente du loup-garou illustre cette fonction possible. Ammalie explique qu’au fond elle savait être humaine, mais qu’elle voulait croire à cette figure puissante parce que, dit-elle, « ça me donnait de la force le matin en me levant ». Cela ne suffit évidemment pas à expliquer les identités thérianes en général, mais cela montre qu’une représentation animale peut parfois remplir une fonction psychologique très concrète : protéger, rassurer, rendre plus supportable un sentiment d’impuissance ou donner une forme à ce que l’on éprouve.
Il faut enfin compter avec le besoin d’appartenance. Ammalie observe que, chez certains jeunes, rejoindre la communauté peut aussi permettre de « faire partie d’un groupe » et de se sentir moins seul. Ce constat n’a rien de spécifique aux thérians : à l’adolescence, l’identité se construit aussi à travers les groupes auxquels on se rattache et les personnes dans lesquelles on se reconnaît. Pour Ammalie elle-même, la découverte de la communauté a progressivement rompu un long isolement : elle a aujourd’hui des amis avec lesquels elle peut partager cette partie de son expérience. Les réseaux sociaux peuvent ainsi offrir des mots pour nommer ce que l’on ressent, mais aussi permettre de rencontrer des personnes qui vivent quelque chose de comparable. [1,2,9]
Ces pistes — introspection identitaire, sentiment de différence, neuroatypie, expériences traumatiques, fonction de protection psychique ou besoin d’appartenance — ne s’excluent pas. Elles peuvent se combiner différemment selon les personnes. À ce jour, aucune ne constitue une explication générale de la thérianthropie. Elles montrent surtout que, derrière une même désignation, peuvent se trouver des histoires et des fonctions psychologiques très différentes.
Quand la visibilité numérique expose aussi à la violence
La visibilité récente de la thériantropie a son revers. Les images les plus frappantes circulent mieux que les explications ; elles peuvent être parodiées, sorties de leur contexte, mises en scène ou falsifiées. C’est dans ce type de dynamique que peut se développer ce que les sociologues appellent une « panique morale » : un groupe est présenté comme une menace à l’ordre moral et suscite une inquiétude ou une hostilité sans commune mesure avec le danger qu’il représente réellement. Le danger n’est pas nécessairement entièrement imaginaire ; ce qui caractérise la panique morale est surtout la disproportion entre la menace attribuée au groupe et ce que les faits permettent d’établir.
Les thérians en offrent plusieurs exemples récents. Au Portugal, des informations selon lesquelles des personnes se présentant comme thérianes pourraient demander à être soignées dans des cliniques vétérinaires ont conduit l’Ordre des médecins vétérinaires à rappeler publiquement que les vétérinaires ne prennent pas en charge les êtres humains. Au moment de cette mise au point, aucun vétérinaire portugais n’avait pourtant signalé avoir reçu une telle demande. [10] En France, des vidéos diffusées sur TikTok ont montré ou raconté des altercations impliquant de jeunes thérians, notamment dans des églises ; certaines séquences sensationnelles étaient mises en scène ou fabriquées. Un décryptage du Parisien replace ces contenus dans le contexte d’une « panique morale » autour des thérians. [11]
Ces exemples ne signifient pas que toute critique des thérians relève d’une panique morale. Ils montrent comment quelques contenus spectaculaires peuvent faire apparaître un groupe entier comme dangereux, alors qu’ils ne permettent ni d’évaluer la fréquence réelle de ces comportements ni de décrire l’ensemble d’une communauté très hétérogène. Proctor analyse de la même manière les rumeurs américaines selon lesquelles des écoles auraient installé des litières pour des élèves supposés se prendre pour des animaux. [1]
Cette hostilité a aussi des conséquences très concrètes. Ammalie raconte recevoir des messages d’une grande violence, comprenant des menaces de viol et de mort. Cette expérience nourrit aussi ses mises en garde aux plus jeunes : elle les invite à éviter de s’exposer dans leur établissement scolaire ou dans des lieux où ils risquent d’être filmés ou pris pour cible, car quelques minutes d’expression peuvent, selon elle, se transformer en harcèlement durable.
Les résultats du sondage montrent que cette expérience n’est pas isolée dans l’échantillon interrogé. À la question du harcèlement lié à l’alter-humanité, 17,5 % des répondants disent en avoir subi sur les réseaux sociaux et 12,4 % dans la vie réelle ; 21,4 % rapportent également en avoir subi tout en le jugeant « sans grande importance ». À l’inverse, 64,1 % répondent n’avoir jamais été harcelés pour ce motif. Plusieurs réponses étant possibles, ces pourcentages ne s’additionnent pas. [8]
La prudence concerne aussi les données personnelles. Ammalie raconte que des jeunes lui ont déjà transmis spontanément leur prénom, leur nom, leur établissement scolaire ou leur numéro de téléphone. Elle insiste donc sur une évidence parfois oubliée : appartenir à une communauté ne garantit pas que toutes les personnes qu’on y rencontre sont bien intentionnées. À cela s’ajoutent le harcèlement, la diffusion durable de vidéos et les captures d’écran. Protéger ses données personnelles, réfléchir avant de publier et parler à un adulte de confiance en cas de problème sont ici des règles ordinaires de sécurité numérique, indépendantes de toute opinion sur l’identité thériane. [1]
Prendre au sérieux sans tout prendre au pied de la lettre
Que faire lorsqu’un adolescent ou un adulte dit être thérian ? Ni rire, ni se précipiter sur une étiquette clinique. Mais pas non plus entériner automatiquement toutes les explications proposées. Une personne peut, par exemple, parler d’une « âme animale » ou d’une vie antérieure : le psychologue peut entendre ce que cette croyance représente sans devoir la confirmer comme un fait. Ce qui compte cliniquement, c’est le jugement de réalité, la souffrance, le fonctionnement quotidien, l’évolution du vécu et les éventuelles conduites à risque. [3]
Une question souvent plus utile que « Est-ce vrai ? » est : « Qu’est-ce que ce mot veut dire pour vous ? » Depuis quand ? Dans quelles situations ce vécu est-il plus présent ? Est-ce qu’il apporte du plaisir, du réconfort, un sentiment d’appartenance ? Ou, au contraire, de l’isolement et de la souffrance ? Chez un mineur, il faut en outre laisser ouverte l’évolution : une manière de se définir à 12 ou 15 ans peut se préciser, changer ou disparaître, sans qu’il soit nécessaire de la ridiculiser aujourd’hui ni de la déclarer définitivement fixée. [3,9]
Le parcours d’Ammalie résume bien cette prudence. Son identité thériane a changé de forme au fil des années ; elle l’a aidée à donner du sens à certains ressentis, et elle ne l’empêche pas de travailler, d’aimer, de vivre avec les autres. D’autres personnes auront des parcours très différents. En psychologie, le contenu inhabituel d’une identité n’est jamais, à lui seul, un diagnostic. Ce qui mérite notre attention, c’est la manière dont la personne reste en lien avec la réalité, la place que cette identité prend dans sa vie, et la présence éventuelle de souffrance ou de danger. C’est moins spectaculaire qu’un masque de renard sur TikTok. Mais c’est beaucoup plus utile pour comprendre ce qui se passe réellement.
Pour aller plus loin
Le site Web d’Ammélie « Le terre des Kins » : https://taishoera.wixsite.com/website
Chaîne YouTube : https://www.youtube.com/@laterredeskins
Repères bibliographiques
[1] Proctor D. Human* Being: On Otherkin Identity and Digital Community. Lever Press; 2026.
[2] Baldwin C, Ripley L. Exploring Other-than-Human Identity: A Narrative Approach to Otherkin, Therianthropes, and Vampires. Qualitative Sociology Review. 2020;16(3):8-26.
[3] Luiggi-Hernández JG, Fein E, Bradley J, et al. The Jackal in the City: An Empirical Phenomenological Study of Embodied Experience Among Therians and Otherkin. The Humanistic Psychologist. 2025;53(1):40-58.
[4] Laycock JP. “We Are Spirits of Another Sort”: Ontological Rebellion and Religious Dimensions of the Otherkin Community. Nova Religio. 2012;15(3):65-90.
[5] Clegg H, Collings R, Roxburgh EC. Therianthropy: Wellbeing, Schizotypy, and Autism in Individuals Who Self-Identify as Non-Human. Society & Animals. 2019;27(4):403-426.
[6] Guessoum SB, Benoit L, Minassian S, Mallet J, Moro MR. Clinical Lycanthropy, Neurobiology, Culture: A Systematic Review. Frontiers in Psychiatry. 2021;12:718101.
[7] Blom JD, Sharpless BA. A Systematic Review on Clinical Therianthropy and a Proposal to Conceptualize Zoomorphism as a Diagnostic Spectrum. Neuroscience & Biobehavioral Reviews. 2025 ;174:106193.
[8] Ammalie. Statistiques sur l’alter-humanité. Sondage communautaire en ligne auprès d’environ 440 répondants francophones, 21 mai 2025 ; formulaire du questionnaire transmis à l’autrice.
[9] Avci H, Baams L, Kretschmer T. A Systematic Review of Social Media Use and Adolescent Identity Development. Adolescent Research Review. 2025;10(2):219-236.
[10] Franceinfo. Au Portugal, pas de vétérinaires pour les thérians. 2026.
[11] Rougerie P. « L’envie de mordre, mordiller, hurler » : qui sont les thérians, ces personnes s’identifiant à des animaux au cœur d’une « panique morale » ? Le Parisien. 20 juin 2026.
Source complémentaire : entretien avec Ammalie réalisé le 20 août 2026.
Thérians #Thérianthropie #Otherkin #AlterHumanité #Psychologie #Identité #Adolescence #RéseauxSociaux #TikTok #Autisme #Neuroatypie #SantéMentale #DysphorieDEspèce #Harcèlement #PaniqueMorale #IdentitéAnimale #PsychologieClinique #RésiliencePsy