Des chiffres
Quand le thermomètre grimpe, les corps souffrent, les nuits raccourcissent et les nerfs sont parfois mis à rude épreuve. Mais la chaleur pourrait avoir une conséquence plus inattendue : elle est associée à une augmentation des comportements violents, y compris au sein du couple. En France, le sujet a fait irruption dans l’actualité cet été lorsque CARE France a lancé une campagne affirmant que chaque degré supplémentaire s’accompagnait de 4,7 % de violences conjugales en plus (CARE France, 2026).
Le chiffre est spectaculaire. Il est aussi facile à mal comprendre.
Un degré de plus, 4,7 % de violences en plus ?
Pas exactement. Ce chiffre ne signifie pas que si la température passe demain de 34 à 35 °C à Paris, les violences conjugales augmenteront mécaniquement de 4,7 %. Il provient d’un rapport de la Spotlight Initiative des Nations unies, qui a calculé une estimation moyenne à partir de deux études internationales portant sur la température et les violences commises par le partenaire intime (Nguyen, 2024 ; Zhu et al., 2023). Les auteurs du rapport parlent eux-mêmes d’« early evidence », autrement dit de données encore émergentes (Spotlight Initiative & Dalberg, 2025).
L’une de ces études, publiée dans JAMA Psychiatry, porte sur près de 195 000 femmes vivant en Inde, au Népal et au Pakistan. Les chercheurs ont observé qu’une augmentation de 1 °C de la température annuelle moyenne était associée à une augmentation moyenne de 4,49 % de la prévalence des violences conjugales, qu’elles soient physiques, sexuelles ou émotionnelles (Zhu et al., 2023). Une autre recherche menée dans 34 pays à revenu faible ou intermédiaire retrouve elle aussi une association entre températures plus élevées et risque accru de violences conjugales (Nguyen, 2024).
Ce ne sont donc pas des données françaises, et elles concernent pour une large part des populations vivant dans des contextes socio-économiques très différents du nôtre. Mais d’autres travaux montrent que le phénomène ne se limite pas à ces régions.
À Madrid, Sanz-Barbero et ses collègues (2018) ont étudié les féminicides conjugaux, les plaintes à la police et les appels au numéro d’aide aux victimes durant les étés 2008 à 2016. Après une vague de chaleur, le risque de féminicide conjugal était plus élevé trois jours plus tard. Les auteurs estimaient à 28,8 % la fraction de ce risque attribuable à la vague de chaleur chez les personnes exposées, avec toutefois un intervalle de confiance très large. Les plaintes et les appels augmentaient également, mais de manière beaucoup plus modeste (Sanz-Barbero et al., 2018).
Une étude beaucoup plus récente apporte un élément supplémentaire. À La Nouvelle-Orléans, les chercheurs ont analysé 150 523 appels à la police liés à des violences domestiques entre 2011 et 2021. Lorsque la chaleur dépassait le 90e percentile habituel pendant au moins cinq jours consécutifs, la probabilité d’un appel pour violence domestique augmentait de 7 %. Plus l’épisode de chaleur était intense et prolongé, plus l’association devenait marquée (Dey et al., 2025).
Et lorsqu’on élargit le regard à l’ensemble des violences, la tendance devient encore plus nette. Une méta-analyse publiée en 2024 a passé en revue 83 études réalisées dans différentes régions du monde. Une augmentation de 10 °C de la température moyenne à court terme était associée à une hausse d’environ 9 % du risque de crime violent. Les résultats sont plus hétérogènes pour les autres formes de criminalité, mais l’association chaleur-violence apparaît suffisamment constante pour ne plus être considérée comme une simple curiosité statistique (Choi et al., 2024).
Pourquoi la chaleur échauffe-t-elle aussi les esprits ?
Plusieurs mécanismes peuvent se cumuler.
Il y a d’abord l’effet direct de l’inconfort thermique. La chaleur constitue un stress physiologique. Elle augmente l’inconfort, sollicite les capacités d’autorégulation et peut rendre les réactions plus impulsives dans certaines situations. La littérature sur la relation entre température et agressivité existe depuis plusieurs décennies et les travaux récents confirment globalement cette association, même si les mécanismes précis restent discutés (Choi et al., 2024).
Il y a ensuite le sommeil. Et quiconque a tenté de dormir dans une chambre à 29 °C comprendra facilement le problème. Une étude portant sur plus de sept millions de nuits enregistrées dans 68 pays montre que l’élévation de la température nocturne réduit effectivement la durée du sommeil (Minor et al., 2022). Or une méta-analyse de 154 études expérimentales montre que la privation ou la restriction de sommeil altère significativement le fonctionnement émotionnel, notamment en diminuant les affects positifs et en augmentant les symptômes anxieux (Palmer et al., 2024).
À cela peuvent s’ajouter la promiscuité dans des logements surchauffés, les difficultés économiques, la consommation d’alcool ou encore l’impossibilité de s’éloigner physiquement de son conjoint. Dans les populations les plus précaires, la chaleur peut également aggraver la perte de revenus, l’insécurité et la dépendance économique. Ces facteurs n’agissent pas isolément : ils peuvent se renforcer les uns les autres (Nguyen, 2024 ; Spotlight Initiative & Dalberg, 2025).
La chaleur n’est pas la cause de la violence
C’est probablement le point le plus important.
La canicule ne transforme pas un conjoint respectueux en conjoint violent. Les violences conjugales s’inscrivent dans des dynamiques relationnelles, sociales et parfois de contrôle et de domination qui préexistent à l’épisode météorologique. La chaleur n’explique donc ni ne justifie le passage à l’acte.
Elle peut en revanche fonctionner comme un facteur aggravant ou un déclencheur situationnel : davantage d’irritabilité, moins de sommeil, une moindre tolérance à la frustration, davantage de tensions et, dans certaines situations déjà violentes, un seuil de passage à l’acte qui peut s’abaisser.
C’est toute la différence entre une cause et un facteur de risque.
Et qu’en est-il de la France en 2026 ? CARE France a effectivement beaucoup relayé cette relation pendant les vagues de chaleur de cet été. Mais les fameux 4,7 % ne correspondent pas à une augmentation mesurée des violences conjugales françaises pendant la canicule de 2026. Ils proviennent d’une extrapolation fondée sur des études internationales. Le communiqué français évoque par ailleurs une hausse de 30 % des signalements durant les premières vagues de chaleur, mais il s’agit de harcèlement de rue, et non de violences conjugales (CARE France, 2026).
Il reste donc à documenter précisément ce qui se passe en France. Mais le signal scientifique, lui, mérite d’être pris au sérieux. Avec la multiplication des vagues de chaleur, la prévention ne devrait peut-être plus seulement consister à rappeler de boire de l’eau, fermer les volets et prendre des nouvelles des personnes âgées. Les périodes de canicule pourraient aussi devenir des moments où renforcer l’attention portée aux personnes exposées aux violences conjugales.
Parce que lorsque la température monte, chez certains, ça peut aussi taper plus fort.
Evelyne Josse, 2026
ViolencesConjugales #Canicule #ViolencesFaitesAuxFemmes #ViolenceDomestique #Prévention #SantéMentale #Psychologie #PsychologieClinique #Agressivité #Chaleur #VagueDeChaleur #Climat #ChangementClimatique #RelationsDeCouple #ContrôleCoercitif #VictimesDeViolence #Sensibilisation #ProtectionDesFemmes #FacteursDeRisque #RechercheScientifique
Références
CARE France. (2026, 7 juillet). Degrés de violence. Quand la chaleur attise les violences faites aux femmes : l’alerte de CARE France. CARE France – article original
Choi, H. M., Heo, S., Foo, D., Song, Y., Stewart, R., Son, J., & Bell, M. L. (2024). Temperature, crime, and violence: A systematic review and meta-analysis. Environmental Health Perspectives, 132(10), 106001. https://doi.org/10.1289/EHP14300
Dey, A. K., Rao, N., Thomas, E. E., Ma, Y., Riley, G., Benmarhnia, T., & Raj, A. (2025). Extreme heat and calls to law enforcement related to domestic violence. JAMA Network Open, 8(8), e2530530. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2025.30530
Minor, K., Bjerre-Nielsen, A., Jonasdottir, S. S., Lehmann, S., & Obradovich, N. (2022). Rising temperatures erode human sleep globally. One Earth, 5(5), 534–549. https://doi.org/10.1016/j.oneear.2022.04.008
Nguyen, M. (2024). Temperature and intimate partner violence. Scottish Journal of Political Economy, 71(2), 197–218. https://doi.org/10.1111/sjpe.12365
Palmer, C. A., Bower, J. L., Cho, K. W., Clementi, M. A., Lau, S., Oosterhoff, B., & Alfano, C. A. (2024). Sleep loss and emotion: A systematic review and meta-analysis of over 50 years of experimental research. Psychological Bulletin, 150(4), 440–463. https://doi.org/10.1037/bul0000410
Sanz-Barbero, B., Linares, C., Vives-Cases, C., González, J. L., López-Ossorio, J. J., & Díaz, J. (2018). Heat wave and the risk of intimate partner violence. Science of the Total Environment, 644, 413–419. https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2018.06.368
Spotlight Initiative, & Dalberg. (2025). Colliding crises: How the climate crisis fuels gender-based violence. Spotlight Initiative. Rapport original
Zhu, Y., He, C., Bell, M., Zhang, Y., Fatmi, Z., Zhang, Y., Zaid, M., Bachwenkizi, J., Liu, C., Zhou, L., Chen, R., & Kan, H. (2023). Association of ambient temperature with the prevalence of intimate partner violence among partnered women in low- and middle-income South Asian countries. JAMA Psychiatry, 80(9), 952–961. https://doi.org/10.1001/jamapsychiatry.2023.1958