Ces adolescents qui bravent le confinement. Pistes de réflexion

, par  Evelyne Josse

Reproduction autorisée et bienvenue, moyennant mention de la source et accord préalable d’Evelyne Josse.


  Ces adolescents qui bravent le confinement. Pistes de réflexion


Avril 2020.

Evelyne Josse [1], 2020
Chargée de cours à l’Université de Lorraine (Metz)
Psychologue, psychothérapeute (EMDR, hypnose, thérapie brève), psychotraumatologue
www.resilience-psy.com

 Table des matières

Introduction
Les conduites à risque à l’adolescence

  • Les conduites à risque
  • L’impulsivité
  • L’immaturité du cerveau

Comportements à risque et quête identitaire

  • L’autonomisation
  • La socialisation par les pairs
  • La recherche de sensations fortes
  • Les conduites dangereuses et ordaliques

L’évaluation du risque

  • La sous-estimation des risques (Divergence de perception du risque chez l’adolescent et chez l’adulte, L’inexpérience des adolescents, La sous-estimation de la gravité de l’affection COVID-19)
  • Un désintérêt pour l’avenir et la santé (Le futur, La santé)
  • La mise en doute du bien-fondé des mesures sanitaires
  • Les biais cognitifs

Quelques pistes de solution

  • Le rôle des parents
  • La sensibilisation aux mesures sanitaires (Des messages à destination des jeunes, Mettre en avant la santé d’autrui et renforcer l’engagement psychosocial, Prudence avec les messages anxiogènes)

Conclusion
Articles de la série
Bibliographie

 Introduction

En ces temps d’épidémie de COVID-19 et de danger avéré pour la santé de tous, les citoyens sont les premiers acteurs de leur sécurité et l’on attend d’eux des comportements adaptés de distanciation sociale. Toutefois, si le confinement est largement respecté, des adolescents [2], en dépit du risque sanitaire encouru, enfreignent les mesures de confinement et se réunissent dans les parcs ou au bas des immeubles pour s’amuser, écouter de la musique, discuter, consommer de l’alcool et du cannabis, se retrouvent chez des amis pour fêter un anniversaire, etc.

Tout en évitant de tomber dans l’écueil de la stigmatisation de comportements trop rapidement qualifiés d’insensés, d’inconscients ou de stupides, cet article tente de comprendre pourquoi des jeunes bravent les règles de prévention et de protection exigées par les autorités [3].

 Les conduites à risque à l’adolescence

Les conduites à risque

Plus que les autres groupes d’âge, les adolescents adoptent des conduites à risque. Par conduites à risque, on entend tout comportement représentant un danger pour le jeune lui-même ou pour autrui. Elles couvrent un large éventail d’agissements, allant des prises de risques modérées aux plus périlleuses. Tabagisme, consommation fréquente et/ou excessive de substances psychotropes (alcool, drogues), relations sexuelles non protégées, décrochage scolaire, sports extrêmes, adhésion à des bandes délinquantes, comportement provocateur envers l’autorité, conduite imprudente (rouler vite, sans casque en deux roues, sans ceinture en voiture, etc.), « jeux » dangereux (jeux d’évanouissement tels que le jeu du foulard, s’accrocher aux voitures avec une planche de skateboard ou à patins à roulette, foncer vers un véhicule et s’écarter de sa trajectoire au dernier moment, brûler intentionnellement des feux au rouge, etc.), actes délictuels, fugues, prostitution, automutilations et tentatives de suicide, la liste des conduites à risque est infinie.

Les prises de risque ne doivent pas toutes être mises sur un plan d’égalité. Certaines sont nettement plus dangereuses que d’autres. Les consommations d’alcool, de tabac et de cannabis touchent une large majorité d’adolescents alors que les mises en péril franches sont plus fréquemment le fait des garçons. Ainsi, ils sont quatre fois plus nombreux à périr dans un accident de la circulation que leurs pairs féminins. Notons aussi que certains adolescents s’adonnent à des conduites à risques multiples (par exemple, tout à la fois tabagisme, toxicomanie, alcoolisme, relations sexuelles non protégées ou non souhaitées et décrochage scolaire). La majorité des jeunes prennent des risques ponctuels et/ou modestes. Seules la dangerosité et/ou la fréquence et/ou la multiplicité de telles conduites doit inquiéter.

Dans le cadre épidémique actuel, enfreindre les mesures préconisées de distanciation sociale peut être considéré comme une conduite à risque.

L’impulsivité

L’adolescence se caractérise par de l’impulsivité. L’impulsivité est le fait d’agir sans réflexion préalable, sans préméditation et sans prendre en compte les conséquences de son action. Les adolescents agissent précipitamment, au risque de regretter leur agissements, en particulier lorsqu’ils sont en proie à des émotions négatives intenses (contrariété, frustration, colère, sentiments d’injustice, ennui).

Si les adolescents prennent parfois des risques en connaissance de cause, lorsqu’ils agissent sous le coup de l’impulsivité, leur comportement est spontané et irréfléchi ; il n’est pas le fruit d’un choix ou d’une réflexion.

L’immaturité du cerveau

Les régions frontales impliquées dans les fonctions de planification et d’organisation, de recherche de stratégies, d’anticipation et de contrôle du comportement ne sont pas mâtures à l’adolescence ; elles ne le seront que vers l’âge de 25 ans. L’adolescent ne possède donc pas les capacités d’abstraction, d’organisation et de prise de décision d’un adulte. Dès lors, on comprend mieux ses difficultés à se motiver et à gérer son emploi du temps.

Les régions sous-corticales responsables des émotions se développent plus précocement que les régions frontales (lieu de stockage des représentations que le sujet se fait d’une situation et des conséquences probables de ses décisions) présidant aux décisions logiques et rationnelles. Ce décalage dans le développement des différentes zones cérébrales explique les difficultés de l’adolescent à gérer ses émotions et ses comportements. Les émotions intenses qu’il éprouve, son système préfrontal immature ne peut les réguler. Il réagit alors impulsivement, prend des décisions irréfléchies et adopte des comportements irrationnels. Lorsqu’il s’ennuie depuis de longues heures, qu’il peine devant ses devoirs scolaires ou lorsque la discussion s’échauffe avec ses parents, les émotions négatives qui l’envahissent le rendent physiologiquement incapable de contrôler son comportement. En temps ordinaires, il s’enferme dans sa chambre en criant et en claquant les portes ou quitte le foyer pour aller décompresser à la salle de sport ou avec ses amis. Le confinement contrecarre ses possibilités de décompression et son mode habituel de gestion des conflits. Alors, lorsqu’il éprouve de la tension, il explose et parfois, quitte impulsivement le domicile sans intention formelle de transgresser un interdit. Si un adulte s’interpose pour l’empêcher de sortir, il peut devenir violent physiquement.

Dans la situation de confinement, l’ennui, le trop plein d’émotions fortes et d’excitation pulsionnelle, les conflits familiaux, la défaillance du contrôle familial et social habituel et l’absence de l’autorité directe des professeurs favorisent les passages à l’acte impulsif. Plus le confinement s’éternise et plus les tensions s’accroîtront et plus le risque de passage à l’acte impulsif deviendra important.

 Comportements à risque et quête identitaire

Bien que les comportements à risque des adolescents puissent sembler insensés et absurdes, ils participent à leur quête identitaire et revêtent un sens dans leur rapport à eux-mêmes et/ou à leur entourage (parents, pairs, société).

Pour la majorité des jeunes, se mettre en danger n’est pas l’objectif poursuivi ; le risque n’est pas une fin en soi mais un moyen d’affirmer son identité, de se valoriser aux yeux des pairs ou d’éprouver des sensations fortes.

L’autonomisation

Lorsque l’enfant devient adolescent, les projets, les ambitions et les rêves que ses parents avaient forgés pour lui, il les conteste, voire, souvent, les rejette, parfois avec véhémence. Il poursuit ses propres idéaux et n’obéit plus systématiquement aux exigences qu’on lui impose. Il a besoin de s’individualiser et de s’autonomiser et ceci passe par une prise de distance avec ses parents. Pour se démarquer d’eux et affirmer son identité, il ressent le besoin de contredire les valeurs parentales et sociales. Construire son identité, son indépendance et son autonomie implique qu’il fasse des expériences nouvelles, différentes de celles de ses parents, et qu’il pose des choix dans tous les domaines de son existence (famille, scolarité, loisirs, groupe de pairs, société, etc.). Prendre des risques, c’est dépasser son monde familier et s’aventurer aux frontières du connu et de l’inconnu, du permis et de l’interdit, du licite et de l’illicite.

Les adolescents ont les compétences intellectuelles suffisantes pour comprendre les règles de confinement mais ils ont aussi les moyens de les remettre en question, de les critiquer ou de les refuser. Le non-respect des mesures de distanciation sociale peut se comprendre par ce besoin d’aller à l’encontre qui ce qui leur est imposé par les adultes et en particulier par leurs parents. Les attitudes contestataires et la propension à tester les limites caractéristiques de l’adolescence trouvent avec l’épidémie un moyen de s’exprimer dans la transgression des mesures de prévention et de protection.

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 Articles de la série

Josse E. (2020). Le deuil chez la personne âgée au temps du coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article424

E. (2020). Ces adolescents qui bravent le confinement. Pistes de réflexion. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article423

Josse E. (2020). Sur le front d’une guerre biologique. La santé mentale du personnel hospitalier face au coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article422

Josse E. (2020). Enfants et adolescents confinés, mode d’emploi. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article417

Josse E. (2020). Le coronavirus pour les nuls. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article415

Josse E. (2020). Les enfants face au coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article411

Josse E. (2020). Infodémie : le coronavirus à l’épreuve des fake news et des théories complotistes. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article414

Josse E. (2020). L’épidémie de peur du coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article408

[1Evelyne Josse a travaillé pour Médecins Sans Frontières au Vietnam dans la lutte contre l’épidémie de SRAS (un coronavirus) ainsi qu’en République Démocratique du Congo et en Guinée pour des épidémies Ebola.

[2Pour l’Organisation Mondiale de la Santé, l’adolescence s’étend de l’âge de 10 à 19 ans. De nombreux scientifiques s’accordent toutefois à la prolonger jusqu’à l’âge de 25 ans. Dans le milieu des années 1970, le psychanalyste Tony Antarella a créé la notion d’adulescents (contraction des mots « adulte » et « adolescent) pour désigner les jeunes qui, entre 24 ans et le début de la trentaine, restent empêtrés dans les remaniements psychiques caractéristiques de l’adolescence et se comportent comme leurs cadets. Dans cet article, nous désignons par adolescents tous les jeunes dont le développement psychique est celui de l’adolescence.

[3Les adultes sont également nombreux à enfreindre les prescriptions de confinement. Certains facteurs énoncés dans le présent article s’appliquent également aux adultes, d’autres non ou seulement dans une mesure moindre que pour leurs cadets.

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