You are currently viewing Petite réflexion d’une psychotraumatologue sur les pompiers pyromanes

Petite réflexion d’une psychotraumatologue sur les pompiers pyromanes

  • Auteur/autrice de la publication :
  • Post category:Les agresseurs
  • Temps de lecture :9 min de lecture

Evelyne Josse, juillet 2022

En cette période de sécheresse, des incendies font rage en Europe. Certains sont accidentels, d’autres sont déclenchés volontairement.

Qui se cache derrière ces incendiaires ?

Différents profils

Il est difficile d’établir un profil type d’incendiaire. En effet, il existe différents types d’incendie : forêts, biens mobiliers et immobiliers, poubelles, voitures, etc. Il est évident que les personnes qui boutent le feu aux poubelles lors de manifestations ne présentent pas le même profil que les pompiers pyromanes. Il existe donc plusieurs catégories d’incendiaires. Premièrement, citons l’incendiaire criminel qui tire un intérêt personnel à mettre le feu, par exemple pour des raisons financières. Ainsi, un pompier payé à la prestation peut tirer profit d’un incendie qu’il aurait lui-même déclenché et sur lequel il est certain d’intervenir. D’autres raisons peuvent pousser des individus à commettre un tel acte, comme des revendications politiques, une vengeance, une fraude à l’assurance, l’éradication d’une parcelle de forêt aux fins de la transformer en terrain constructible, la dissimulation des indices d’un délit ou d’un crime, etc. La deuxième catégorie d’incendiaires regroupe les personnalités antisociales. Il s’agit de délinquants qui commettent différents types de délits ou de crimes. L’incendie volontaire n’est pour eux qu’un méfait parmi d’autres possible ; ils n’ont pas de fascination particulière pour le feu. La troisième catégorie englobe les sujets atteints de troubles graves. Ils sont irresponsables de leurs actes en raison de leur absence de discernement. Les psychotiques font partie de cette catégorie. Ces personnes agissent souvent sous l’impulsion d’hallucinations auditives. Par exemple, elles entendent des voix qui leur imposent de provoquer un incendie. On retrouve également dans cette catégorie les retardés mentaux ou bien encore les déments. La quatrième catégorie d’incendiaires, ce sont les pyromanes. La nosographie américaine DSM-5 classe la pyromanie dans les troubles du contrôle des impulsions. Les pyromanes éprouvent une impulsion forte qui s’exprime sous forme d’excitation émotionnelle avant le passage à l’acte et de tension puissante qui les poussent à agir. Les psychanalystes font d’ailleurs souvent un rapprochement entre pyromanie et sexualité en raison, notamment, de l’excitation très forte qu’éprouvent les pyromanes avant et au moment d’agir. Une fois le feu allumé, ils éprouvent du plaisir et/ou du soulagement. Contrairement aux autres catégories d’incendiaires, les pyromanes ont une fascination spécifique pour le feu. L’impulsion et la fascination expliquent que nombre de pyromanes sont récidivistes. Ils agissent délibérément, mais n’ont pas de mobile rationnel à commettre de tels actes. Ils sont atteints d’un trouble du comportement, mais ne présentent pas de troubles mentaux graves qui altéreraient leur jugement.

Derrière ce qui semble fou se cache souvent une raison.

Quelle est donc la raison de la déraison ?

Comme pour de nombreux troubles manifestés à l’âge adulte, la pyromanie plonge généralement ses racines dans l’enfance du sujet. Certains pyromanes ont eu ce qu’il convient de nommer une enfance difficile : maltraitance, violence, négligence, défaut de soins, d’éducation, d’attention et d’amour, etc.

Grandir dans un milieu violent ou entouré d’adultes négligeant les besoins des enfants est défavorable à la maturation du cerveau. Les régions du cerveau responsables des émotions, les régions sous-corticales, se développent plus précocement que les régions situées à l’avant du cerveau, au niveau du cortex frontal. Cette région frontale est essentielle à l’équilibre psychologique et à la vie relationnelle des adultes puisqu’elle est impliquée dans notre capacité à contrôler notre comportement, dans nos capacités d’affection et d’empathie, dans notre capacité à faire des choix et dans notre sens moral. Ces régions frontales du cerveau ne sont matures que vers l’âge de 25 ans. Ce décalage dans le développement des différentes zones cérébrales explique les difficultés des enfants et des adolescents à gérer leurs émotions et leurs comportements. Dans un environnement offrant sécurité et stabilité, entouré d’adultes aimants, à l’écoute des besoins de leurs enfants, ces zones maturent progressivement et harmonieusement. Lorsqu’un enfant ou un adolescent évolue dans un milieu défavorable à son développement, ces zones frontales ne se développent pas comme elles le devraient. Les violences physiques, sexuelles ou psychologiques ainsi que le manque d’attention et de réponse aux besoins des enfants ont, en effet, des répercussions néfastes sur leur cerveau et altèrent leur fonctionnement ultérieur. Devenues adultes, les personnes qui ont grandi dans des milieux délétères peuvent éprouver une difficulté à réguler leurs émotions. Elles peuvent réagir impulsivement et adopter des comportements irrationnels. Le passage à l’acte pyromane pourrait être une façon de décharger les tensions, le stress, la frustration ou d’autres émotions intenses[1].

Confronté à la violence et à la maltraitance, l’enfant victime risque de s’identifier à l’agresseur. Ce mécanisme psychologique de défense est connu sous l’appellation d’identification à l’agresseur. Il a été décrit en 1936 par Anna Freud, la fille de Sigmund Freud. Le comportement pyromane pourrait être le résultat d’un renversement des rôles : enfant agressé, l’adulte devient agresseur. Au lieu d’éprouver de la peur, il l’inspire et terrorise autrui.

Et les pompiers pyromanes ?

Les pompiers pyromanes sont comme la lune, comportant une face visible et une face cachée : une face lumineuse qui les place sur le devant de la scène où ils sont des héros, luttant en équipe contre le feu, donc contre le danger, et une face cachée, où ils se révèlent pyromanes, semant le danger et solitaires. Leur personnalité semble clivée, dissociée. Une partie traumatisée, que les psychologues spécialistes de la dissociation nomment PE, pour partie émotionnelle, vit dans l’ombre, dans le secret, dans l’effacement et adoptent des comportements inadéquats. Le pyromane agit souvent seul et en toute discrétion. Contrairement à d’autres personnes qui contreviennent à la loi, il n’est généralement pas à la recherche d’une notoriété pour ses faits d’armes ; la notoriété, il la trouve davantage dans sa mission de pompier. Une autre partie, distincte de la PE, appelée PAN, pour partie apparemment normale, est quant à elle tout à fait socialisée et adaptée à la société. Le fait que cette partie adaptée choisisse de devenir pompier n’est peut-être pas sans rapport avec le trauma. Dans les milieux délétères, pour échapper à leur quotidien mortifère, à l’ennui, à la monotonie et à leur sentiment d’impuissance et d’absence de contrôle, les enfants se réfugient souvent dans l’imaginaire ; ils se font des films dont ils sont les héros, ils deviennent tout-puissants, libres d’agir à leur guise et capables de terrasser les bêtes féroces, d’annihiler le danger. Ils sont simultanément des victimes limitées dans le quotidien et des héros tout-puissant dans l’imaginaire. Devenus adultes, certains pyromanes disent bouter le feu pour échapper à la monotonie de leur vie et ressentir l’adrénaline. Il n’est pas impossible que l’acte pyromane puisse s’inscrire dans ce sentiment de toute-puissance et de contrôle, une manière de sortir d’une situation vécue comme mortifère et se sentir vivant.

Pour les pompiers pyromanes traumatisés dans l’enfance, les impulsions à bouter le feu peuvent s’estomper et disparaître lorsqu’ils vivent une vie équilibrée et satisfaisante, mais un événement particulier ou un traumatisme risque de réactiver cette partie émotionnelle et pyromane.

Bibliographie

Choi and al. (2009), “Preliminary evidence for white matter tract abnormalities in youngadults exposed to parental verbal abuse”, Biol Psychiatry, Feb 1,65 (3) : 227-34.

Dannlowski U and al. (2012), « Limbic scars: long-term consequences of childhoodmaltreatment revealed by functional and structural magnetic resonance imaging.», BiolPsychiatry, 15; 71 (4):286-93.

Teicher MH and al. ( 2012), «Childhood maltreatment is associated with reduced volume inthe hippocampal subfields CA3, dentate gyrus, and subiculum. » Proc Natl Acad Sci U S A.

February 28; 109(9): E563–E572.

Teicher M. et al. (2016), « The effects of childhood maltreatment on brain structure, functionand connectivity », Nature Neuroscience, 17, 652-666.

Tomoda A. and al. (2009), “Reduced prefrontal cortical gray matter volume in young adultsexposed to harsh corporal punishment”, Neuroimage, 47 Suppl 2:T66-71.


[1] Bien évidemment, toutes les personnes qui ont eu une enfance difficile ne deviennent pas pyromanes. Rappelons que la pyromanie est extrêmement rare, alors que les maltraitances sont malheureusement fréquentes.

Dans la même rubrique