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Les formes numériques et virtuelles du deuil : état des lieux

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Depuis une quinzaine d’années, et de manière accélérée depuis l’essor de l’intelligence artificielle générative, les pratiques de deuil connaissent une transformation profonde de leurs supports et de leurs espaces d’expression. Ce que l’on désigne aujourd’hui comme les technologies du deuil (grief technologies ou grief tech) recouvre un ensemble hétérogène de dispositifs numériques, allant de simples espaces mémoriels passifs à des simulations interactives complexes, capables de produire des réponses textuelles, vocales ou visuelles à partir des traces laissées par les défunts.

Loin de constituer un phénomène marginal, ces pratiques se sont largement diffusées dans les sociétés occidentales contemporaines, en particulier dans des contextes marqués par l’affaiblissement des rituels collectifs traditionnels, la dispersion géographique des familles, et la centralité croissante des traces numériques dans la construction des identités personnelles (Walter, 2015). En janvier 2026, le paysage du deuil numérique apparaît ainsi fortement stratifié, selon un continuum allant de dispositifs mémoriels non interactifs à des formes de présence simulée de plus en plus immersives.

L’objectif de cette section est de proposer un état des lieux raisonné, non exhaustif, des principales formes actuellement observables dans les contextes francophones et occidentaux, afin de situer les usages contemporains avant d’en analyser les implications cliniques, psychologiques et éthiques.

Pages mémoriales sur les réseaux sociaux : le socle du deuil numérique contemporain

Les pages mémoriales hébergées sur les réseaux sociaux grand public constituent aujourd’hui la forme la plus répandue et socialement acceptée du deuil numérique. Depuis l’introduction, dès 2009, de la fonctionnalité de mémorialisation par Facebook — progressivement affinée et reprise par d’autres plateformes comme Instagram —, les profils de personnes décédées peuvent être transformés en espaces commémoratifs accessibles à leur réseau relationnel (Brubaker, Hayes & Dourish, 2013).

Ces pages empêchent toute activité autonome du compte, tout en permettant aux proches de publier des messages, des photographies ou des hommages, souvent regroupés dans des sections dédiées. Elles offrent ainsi un lieu de recueillement public, continu et collectif, où le souvenir du défunt s’inscrit dans le flux ordinaire de la vie sociale numérique. Des millions de profils sont mémorialisés chaque année, faisant des réseaux sociaux de véritables cimetières numériques distribués, au sein desquels le deuil se vit de manière visible, partagée et durable (Walter, 2015).

Sur le plan psychologique, ces espaces favorisent l’expression émotionnelle, la reconnaissance sociale de la perte et le maintien d’un lien symbolique non interactif avec le défunt, en cohérence avec les modèles contemporains des continuing bonds (Klass, Silverman & Nickman, 1996).

Animations d’images et reconstitutions visuelles : une présence symbolique augmentée

Entre le mémorial statique et l’interaction simulée, s’est développée une catégorie intermédiaire de pratiques fondées sur l’animation d’images du défunt. Popularisées à partir de 2021 par des services tels que Deep Nostalgia (MyHeritage), ces technologies permettent d’animer des photographies anciennes — clignements des yeux, sourires, mouvements légers — à partir de modèles de synthèse faciale fondés sur le deep learning.

Depuis 2024–2025, ces dispositifs se sont enrichis d’une dimension audio, avec l’intégration progressive du clonage de voix et de la synchronisation labiale, permettant de produire de courtes vidéos dans lesquelles le visage animé du défunt semble prononcer un message écrit par l’utilisateur. Bien que ces reconstitutions restent limitées — absence d’interaction autonome, scripts fixes, temporalité brève —, elles produisent une expérience émotionnelle souvent intense, oscillant entre réconfort, trouble et ambivalence (What’s Your Grief, 2025).

Sur le plan clinique, ces pratiques demeurent fondamentalement symboliques et non interactives : le défunt n’y apparaît pas comme un interlocuteur, mais comme une image animée servant de support à l’hommage ou au souvenir. Elles constituent ainsi un pont entre la mémoire visuelle traditionnelle (photographies, vidéos) et les simulations plus immersives, tout en soulevant déjà des enjeux éthiques importants, notamment en matière de consentement post-mortem et de respect de la dignité de l’image (Öhman & Floridi, 2018 ; Hollanek & Nowaczyk-Basińska, 2024).

Plateformes de mémoriaux virtuels collaboratifs : ritualisation et communauté en ligne

Parallèlement aux réseaux sociaux, se sont développées des plateformes dédiées aux mémoriaux numériques, conçues spécifiquement pour le recueillement et la commémoration. Ces espaces — souvent qualifiés de cimetières virtuels — offrent des sites personnalisés où les proches peuvent centraliser biographies, photographies, messages, musiques et hommages, dans un cadre dépourvu des logiques algorithmiques des réseaux sociaux généralistes.

Ces plateformes favorisent une ritualisation numérique du deuil, plus structurée et plus pérenne, particulièrement appréciée dans les contextes où il n’existe pas ou plus de lieu physique de recueillement (incinération, dispersion des cendres). Elles soutiennent la dimension collective du deuil, tout en respectant une certaine pudeur culturelle, notamment dans les sociétés francophones (Libra Memoria, 2026 ; Walter, 2015).

Psychologiquement, elles prolongent les fonctions classiques des rites funéraires : reconnaissance sociale de la perte, inscription du défunt dans une mémoire collective, et soutien communautaire, sans introduire de simulation de réciprocité relationnelle.

Outils d’intelligence artificielle interactifs : du souvenir à la simulation relationnelle

La forme la plus récente et la plus controversée du deuil numérique réside dans les dispositifs d’intelligence artificielle capables de simuler une interaction avec le défunt à partir de ses traces numériques. Ces outils — souvent désignés comme griefbots, deadbots ou post-mortem avatars — exploitent des modèles de langage, de synthèse vocale et d’animation faciale pour produire des réponses perçues comme contingentes et personnalisées (Hollanek & Nowaczyk-Basińska, 2024).

On distingue généralement trois niveaux d’immersion croissante :

  1. chatbots textuels ou vocaux,
  2. avatars vidéo interactifs,
  3. environnements immersifs en réalité virtuelle ou augmentée.

Dans les contextes francophones et européens, ces usages demeurent marginaux et fortement encadrés, en raison des contraintes réglementaires (RGPD, EU AI Act) et des réserves éthiques exprimées par les institutions (CCNE, 2021). Lorsqu’ils sont utilisés, ces dispositifs peuvent offrir un apaisement transitoire en permettant l’expression de « conversations inachevées », mais exposent également à des risques spécifiques : relation parasociale asymétrique, dépendance affective, confusion entre présence symbolique et présence relationnelle réelle, et entrave possible à l’intégration de l’irréversibilité de la perte (Öhman & Floridi, 2018 ; Hollanek & Nowaczyk-Basińska, 2024).

Conclusion

Le paysage du deuil numérique se déploie selon une progression continue, allant des mémoriaux collectifs passifs aux simulations interactives les plus immersives. Si ces dispositifs répondent à des besoins anthropologiques anciens — maintenir un lien, honorer les absents, atténuer la rupture imposée par la mort —, ils introduisent des transformations profondes dans la manière dont ce lien est psychiquement organisé.

Cette continuité des intentions humaines n’exclut pas des ruptures majeures dans les dispositifs relationnels mobilisés. C’est précisément à l’intersection de cette continuité anthropologique et de ces ruptures technologiques que se situent les enjeux cliniques et éthiques contemporains du deuil à l’ère de l’intelligence artificielle.

Evelyne Josse, psychologue, psychotraumatologue, maître de conférences associée à l’université de Lorraine

Bibliographie générale

Brubaker, J. R., Hayes, G. R., & Dourish, P. (2013).
Beyond the grave: Facebook as a site for the expansion of death and mourning.
The Information Society, 29(3), 152–163.
https://doi.org/10.1080/01972243.2013.776254

Comité consultatif national d’éthique (CCNE). (2021).
Avis n° 130 : Les technologies numériques face aux enjeux éthiques du grand âge et de la fin de vie.
Paris : CCNE.
https://www.ccne-ethique.fr

Hollanek, T., & Nowaczyk-Basińska, K. (2024).
Griefbots, deadbots, postmortem avatars: On responsible applications of generative AI in the digital afterlife industry.
Philosophy & Technology, 37, Article 63.
https://doi.org/10.1007/s13347-024-00744-w

Klass, D., Silverman, P. R., & Nickman, S. L. (Eds.). (1996).
Continuing bonds: New understandings of grief.
Washington, DC: Taylor & Francis.

Libra Memoria. (2026).
Avis de décès et espaces commémoratifs en ligne.
https://www.libramemoria.com

Öhman, C., & Floridi, L. (2018).
An ethical framework for the digital afterlife industry.
Nature Human Behaviour, 2(4), 318–320.
https://doi.org/10.1038/s41562-018-0335-2

Walter, T. (2015).
New mourners, old mourners: Online memorial culture as a chapter in the history of mourning.
New Review of Hypermedia and Multimedia, 21(1–2), 10–24.
https://doi.org/10.1080/13614568.2014.983555

What’s Your Grief. (2025).
Animating old photos: Emotional impacts in grief.
https://whatsyourgrief.com

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