Evelyne Josse, maître de conférences associée à l’Université de Lorraine (Metz), 2026
Faut-il se détacher d’une personne décédée pour continuer à vivre ?
Pendant très longtemps, on a considéré que, pour bien vivre un deuil, il fallait se détacher de la personne décédée. Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas nécessairement le cas. On peut continuer à entretenir un lien très fort avec quelqu’un qui est mort, sans que cela nous empêche de vivre. On continue à lui parler intérieurement, à se demander ce qu’il aurait pensé de telle ou telle situation ou à célébrer son anniversaire. Quand il nous arrive quelque chose d’important, on peut encore avoir envie de le lui raconter. Et tout ça, c’est parfaitement normal. Ce qui change avec le deuil, c’est la nature de la relation. La personne n’est plus là physiquement, mais elle garde une place dans notre vie intérieure. On peut continuer à l’aimer tout en construisant de nouveaux projets, en nouant de nouvelles relations, en avançant dans la vie.
Les avatars numériques peuvent-ils aider à maintenir ce lien ?
Les avatars numériques qui permettent de dialoguer avec une représentation du défunt viennent justement répondre à ce besoin de maintenir un lien. Sauf qu’avec eux, on franchit une étape supplémentaire. On ne se contente plus de se souvenir de la personne, on peut s’adresser à sa représentation numérique et obtenir une réponse nouvelle. Alors, évidemment, ce n’est pas le défunt qui répond, c’est une intelligence artificielle. Mais émotionnellement, ça peut donner l’impression qu’il est toujours là. Et toute la question est de savoir si cette expérience aide à vivre avec l’absence ou si, au contraire, elle rend cette absence encore plus difficile à accepter. Et à cette question, il n’y a pas de réponse tranchée. Tout va dépendre de l’endeuillé, du temps écoulé depuis le décès, de son histoire personnelle, de ses attentes et de la manière dont est utilisé l’outil numérique.
Parler avec l’avatar d’un défunt, est-ce la même chose que réécouter sa voix ?
Quand vous réécoutez un message vocal de votre mère, par exemple, vous savez que c’est un message qu’elle a enregistré de son vivant. Vous retrouvez sa voix, ses intonations, sa façon de rire. Ça peut être extrêmement émouvant, mais vous retrouvez quelque chose qui a réellement existé : des paroles prononcées par votre mère de son vivant.
Avec un avatar, c’est différent. Vous lui racontez votre journée, il vous pose des questions, il vous répond. Il peut même vous dire qu’il vous aime ou vous donner des conseils. Et s’il a en plus la voix et le visage de votre mère, l’expérience peut devenir très troublante. Ce qui est intéressant, c’est que vous pouvez parfaitement savoir que vous êtes devant une intelligence artificielle et, malgré tout, avoir émotionnellement l’impression de parler à votre mère. C’est un peu comme au cinéma. Vous savez très bien que ce qui se passe à l’écran est fictif, et pourtant vous pleurez, vous avez peur, vous êtes bouleversée. Notre cerveau ne réagit pas uniquement à ce que nous savons rationnellement. Et puis, il y a autre chose. Quand vous réécoutez un message, il ne change pas. Avec un avatar, vous pouvez avoir une conversation différente chaque jour. Vous pouvez lui demander ce qu’il pense de votre nouveau compagnon, lui raconter une dispute avec votre sœur ou lui demander conseil sur votre travail. On n’est donc plus simplement dans le souvenir. Une nouvelle forme de relation peut s’installer, avec des échanges qui donnent le sentiment d’une véritable réciprocité. Maiscette réciprocité n’est qu’apparente : l’avatar répond, sans prendre part à la relation comme le ferait une personne vivante.
Que sait-on aujourd’hui des bienfaits et des risques des avatars de défunts ?
Pour l’instant, assez peu. Et c’est vraiment important de le dire, parce que ces technologies évoluent beaucoup plus vite que la recherche scientifique.
Les premiers entretiens menés auprès de personnes ayant réellement utilisé ces avatars montrent que certaines y trouvent du réconfort, un sentiment de proximité avec le défunt ou la possibilité d’exprimer des émotions restées en suspens. Mais cette recherche montre aussi comment, au fil des échanges, des réponses inventées par l’intelligence artificielle peuvent se mêler aux souvenirs authentiques de la personne décédée (Li & Lan, 2026).
D’autres études, qui portent plutôt sur les perceptions du public, relèvent à la fois les bénéfices espérés et les inquiétudes que ces dispositifs suscitent (Lu et al., 2026). Une revue systématique fait également état de bénéfices et de risques possibles, mais elle rassemble des travaux sur des technologies numériques du deuil très différentes et ne permet pas de conclure aux effets des seuls avatars (Soh et al., 2026). Nous disposons donc de premières études qualitatives et de travaux théoriques, mais nous manquons encore d’études suffisamment solides, notamment sur les effets à long terme.
Le problème, c’est qu’une expérience peut vous faire énormément de bien sur le moment sans nécessairement vous aider à traverser votre deuil. Imaginez une femme qui retrouve chaque soir l’avatar de son mari. Elle lui raconte sa journée, elle entend sa voix, elle reçoit des messages d’amour. Pendant une heure, elle se sent bien. Mais lorsqu’elle éteint son ordinateur, elle se retrouve seule dans sa maison et son mari est toujours mort. Est-ce que cette expérience l’aide à mieux supporter son absence ou est-ce qu’elle rend les moments sans lui encore plus insupportables ? C’est ce genre de questions qu’il faudrait étudier.
Et puis, il faut tenir compte des différences individuelles. Une expérience qui apporte du réconfort à une personne peut être très déstabilisante pour une autre. Tout dépend de son histoire, de la relation qu’elle entretenait avec le défunt, des circonstances du décès, du moment où elle se trouve dans son deuil… Aujourd’hui, on ne peut donc pas affirmer que ces avatars sont bénéfiques pour le deuil. Mais on ne peut pas non plus affirmer qu’ils sont nécessairement dangereux.
Dans quels cas un avatar de défunt pourrait-il apporter du réconfort ?
Je pense qu’il faut d’abord comprendre pourquoi les personnes se tournent vers ces outils. Quand vous avez perdu quelqu’un que vous aimez profondément, il peut vous manquer au point que vous donneriez n’importe quoi pour entendre encore une fois sa voix, pour retrouver son sourire ou simplement pour lui raconter votre journée. Alors, si un avatar vous permet de retrouver pendant quelques instants quelque chose de cette présence, je comprends parfaitement que vous puissiez y trouver du réconfort.
Alors, oui, il y a aussi toutes ces choses qu’on n’a pas eu le temps de dire. Pensez à quelqu’un qui perd son père brutalement, à la suite d’un accident. Il n’a pas pu lui dire au revoir, lui dire qu’il l’aimait ou lui demander pardon pour une vieille dispute. Parler à son avatar pourrait peut-être l’aider à exprimer tout ça. Mais attention, il y a une différence entre dire ce qu’on a sur le cœur et recevoir une réponse qui serait présentée comme celle du défunt. Cette réponse peut, elle aussi, apporter du réconfort, mais elle ne doit pas être confondue avec des paroles que le défunt aurait réellement prononcées.
Je pense aussi que ces dispositifs pourraient avoir un intérêt pour la transmission familiale. Imaginez une grand-mère qui, de son vivant, a enregistré ses souvenirs, raconté son enfance, expliqué comment elle a rencontré son mari… Ses petits-enfants pourraient, après son décès, retrouver toutes ces histoires à travers une représentation numérique.
Ce qui me paraît essentiel, c’est que l’utilisation reste un choix. Que la personne puisse retrouver l’avatar quand elle en ressent le besoin, mais qu’elle puisse aussi s’en passer. Qu’elle sache qu’il s’agit d’une simulation et qu’elle ne confonde pas les réponses produites par l’intelligence artificielle avec les paroles authentiques du défunt. Il faut également respecter les souhaits que la personne décédée aurait pu exprimer à propos de ses données et de son image, et tenir compte des autres proches, qui peuvent vivre très différemment cette présence numérique. Et bien sûr, il faut que cet outil vienne enrichir sa vie, pas remplacer progressivement ses relations avec les vivants.
Comment savoir si l’utilisation d’un avatar devient problématique ?
Un premier signal d’alerte, c’est quand la personne commence à ne plus pouvoir s’en passer. Imaginez quelqu’un qui, au départ, discute avec l’avatar de son conjoint une ou deux fois par semaine. Puis, progressivement, il ressent le besoin de lui parler tous les soirs. Ensuite, dès qu’il a une contrariété, il se précipite sur son téléphone pour retrouver l’avatar. Et finalement, s’il ne peut pas se connecter, il devient très anxieux. Là, évidemment, ça commence à devenir préoccupant.
Je serais également attentive à l’isolement. Si une personne préfère passer ses soirées avec l’avatar de son mari plutôt que de sortir avec des amis, si elle ne s’intéresse plus à grand-chose en dehors de ces conversations, il faut s’interroger.
Un autre signe, c’est lorsqu’elle commence à considérer que les réponses de l’avatar expriment réellement les pensées ou la volonté du défunt. Par exemple, elle lui demande si elle peut refaire sa vie, s’il approuve une décision importante ou s’il lui en veut de partir en vacances.
Mais je crois qu’il faut surtout regarder ce que ces conversations produisent dans sa vie quotidienne. Est-ce que la personne se sent mieux après ? Est-ce qu’elle parvient à retrouver ses activités, à voir ses amis, à faire des projets ? Ou est-ce qu’au contraire elle pense constamment à la prochaine conversation, qu’elle attend avec impatience le moment de retrouver l’avatar et qu’elle supporte de moins en moins bien les périodes où elle ne peut pas lui parler ? Une utilisation quotidienne n’est donc pas nécessairement problématique. Ce n’est pas tellement le temps passé devant l’écran qui m’inquiéterait. C’est la place que l’avatar prend progressivement dans sa vie et la souffrance que peut provoquer son absence.
Une réponse inventée par un avatar peut-elle malgré tout faire du bien ?
Eh bien, ça peut faire énormément de bien ! Imaginez une femme qui a eu une relation très difficile avec son père. Il était froid, distant, il ne lui a jamais dit qu’il l’aimait. Et voilà qu’un jour, elle discute avec son avatar et qu’elle l’entend lui dire : « Tu sais, ma chérie, je t’ai toujours aimée. Je suis très fier de toi. » Ces paroles, qu’elle a peut-être attendues toute sa vie, peuvent être profondément réparatrices, même si elles n’ont jamais été prononcées par son père. C’est d’ailleurs quelque chose que nous connaissons bien en psychothérapie. Avec l’hypnose, l’EMDR ou les techniques d’imagerie mentale, nous pouvons proposer des scénarios dans lesquels une personne reçoit symboliquement ce dont elle a manqué. Et ces expériences imaginaires peuvent produire de véritables changements émotionnels. Pour comprendre cela, il faut savoir que nos souvenirs ne sont pas des enregistrements figés. Lorsqu’un souvenir est réactivé, il peut, sous certaines conditions, devenir temporairement modifiable. Une nouvelle expérience émotionnelle peut alors contribuer à modifier la manière dont ce souvenir est vécu. On ne change pas ce qui s’est passé, mais on peut changer ce que cela nous fait aujourd’hui. Alors, pourquoi une conversation avec un avatar ne pourrait-elle pas, elle aussi, produire ce type d’effet ? C’est une piste intéressante, même si nous n’avons pas encore démontré que ces dispositifs permettent effectivement une reconsolidation thérapeutique de la mémoire.
Cela dit, il faut aussi envisager les risques. Une intelligence artificielle peut produire des réponses complètement inattendues, voire blessantes. Imaginez une femme qui demande à l’avatar de son mari s’il lui en veut d’avoir rencontré quelqu’un d’autre et qui reçoit une réponse affirmative. Ça peut être extrêmement douloureux, surtout si elle se sent déjà coupable.
Et puis, il y a une différence importante entre vivre une expérience émotionnelle réparatrice et croire que le défunt a réellement exprimé des sentiments qu’il n’avait jamais manifestés. On peut bénéficier de cette expérience sans pour autant réécrire toute l’histoire de la relation. C’est particulièrement important lorsqu’il y a eu des violences ou de la maltraitance. Un avatar qui présente soudainement un parent violent comme quelqu’un de tendre et de repentant peut éventuellement aider une personne à apaiser certaines blessures. Mais il peut aussi l’amener à minimiser ce qu’elle a subi.
Je ne pense donc pas qu’il faille considérer ces réponses inventées comme nécessairement trompeuses ou dangereuses. Elles peuvent être réconfortantes, parfois même réparatrices. Tout dépend de ce qu’elles viennent toucher chez la personne, de la manière dont elle les interprète et de ce qu’elle en fait ensuite.
Les avatars de défunts ont-ils déjà leur place en psychothérapie ?
On commence à s’y intéresser, mais il faut distinguer les expérimentations et les pratiques thérapeutiques véritablement validées.
En psychothérapie, cela fait longtemps que nous utilisons des techniques permettant de dialoguer symboliquement avec les défunts. Je le fais moi-même, notamment avec l’hypnose et l’EMDR. On peut, par exemple, aider une personne à imaginer une dernière conversation avec son conjoint ou à exprimer des sentiments qu’elle n’avait jamais osé lui confier. Ces dialogues imaginaires peuvent l’aider à apaiser certaines blessures, à exprimer des émotions restées en suspens ou à trouver une forme d’apaisement dans sa relation avec la personne décédée.
C’est dans le prolongement de ces pratiques que certains chercheurs envisagent aujourd’hui l’utilisation des avatars. Ils proposent notamment de les intégrer à des exercices thérapeutiques de dialogue imaginaire, comme la technique de la chaise vide (Hatherley et al., 2026). D’autres s’intéressent aux possibilités offertes par la réalité virtuelle, qui permet de donner à la rencontre avec une représentation du défunt un caractère particulièrement immersif (Fanti Rovetta & Valentini, 2026).
Mais si ces technologies ouvrent des perspectives intéressantes, leur intérêt thérapeutique reste à démontrer. Les premières recherches soulignent à la fois leurs bénéfices possibles et les précautions nécessaires à leur utilisation, notamment sur le plan psychologique et éthique (Betancur Franco, 2026 ; Yang & Khanna, 2025). Nous ne disposons pas encore de preuves cliniques suffisantes pour considérer les avatars de défunts comme un traitement du deuil dont l’efficacité aurait été démontrée.
Personnellement, je pense qu’il y a des pistes intéressantes à explorer, mais je serais très prudente. Je ne proposerais certainement pas à une personne endeuillée de retrouver l’avatar de son conjoint sans avoir préalablement évalué sa situation psychologique, ses attentes et sa capacité à supporter l’expérience. Et puis, il ne faut pas oublier une chose : l’un des objectifs d’une psychothérapie du deuil, ce n’est pas de faire disparaître le manque, ni de permettre à la personne de retrouver artificiellement celui qu’elle a perdu. C’est de l’aider à vivre avec son absence, en conservant un lien qui puisse évoluer avec le temps. Si ces nouvelles technologies peuvent contribuer à cela, pourquoi pas ? Mais il faudrait d’abord le démontrer.
L’intelligence artificielle ouvre des possibilités nouvelles. Mais ce n’est pas parce que nous sommes technologiquement capables de faire parler les morts que nous savons comment accompagner psychologiquement les vivants qui leur répondent.
Références
Betancur Franco, M. I. (2026). Design guidelines for the therapeutic use of AI in grief. Journal of Responsible Technology, 25, 100148. https://doi.org/10.1016/j.jrt.2026.100148
Fanti Rovetta, F., & Valentini, D. (2026). Grief and virtual reality: Continuing bonds with virtual avatars. Phenomenology and the Cognitive Sciences, 25, 673–693. https://doi.org/10.1007/s11097-025-10072-9
Hatherley, J., Schiller, S. R., Williams, I., Stamatiou, F., Rajcic, N., & Søgaard, A. (2026). Postmortem avatars in grief therapy: Prospects, ethics, and governance [Prépublication]. SSRN. https://doi.org/10.2139/ssrn.6568798
Li, Y., & Lan, X. (2026). Remember you: Understanding how users use deadbots to reconstruct memories of the deceased. Extended Abstracts of the 2026 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems, Article 560. https://doi.org/10.1145/3772363.3798614
Lu, J., Yang, M., Cui, Y., Liu, Y., Wong, T. K. S., & Hu, Y. (2026). Exploring public perceptions of artificial intelligence in bereavement support: A qualitative study of griefbots. Frontiers in Digital Health, 8, 1852514. https://doi.org/10.3389/fdgth.2026.1852514
Soh, X. C., Goh, A. Y. H., Koh, P. S., & Hartanto, A. (2026). Digital grief technology to support bereavement: A systematic review of potential benefits and risks. Computers in Human Behavior Reports, 22, 101148. https://doi.org/10.1016/j.chbr.2026.101148
Yang, N., & Khanna, G. J. (2025). AI and technology in grief support: Clinical implications and ethical considerations. The Counseling Psychologist, 53(4), 579–604. https://doi.org/10.1177/00110000251352568