Répercussions psychologiques des cambriolages chez les joueurs de football professionnels. Discussion avec Tom Dépériers, journaliste

, par  Evelyne Josse

Reproduction autorisée et bienvenue, moyennant mention de la source et accord préalable d’Evelyne Josse. « Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque. » (Article L122-4 du Code de la propriété intellectuelle).


  Répercussions psychologiques des cambriolages chez les joueurs de football professionnels. Discussion avec Tom Dépériers, journaliste


Evelyne Josse
Février 2021
Chargée de cours à l’Université de Lorraine (Metz)
Psychologue, psychothérapeute (EMDR, hypnose, thérapie brève), psychotraumatologue
www.resilience-psy.com

Les footballeurs professionnels sont une cible privilégiée des cambrioleurs. Depuis plusieurs années, des vagues de vols frappe régulièrement les dieux du stade. Ces dernières semaines, c’était au tour de Weston McKennie, Sergio Rico, Mauro Icardi et Carlo Ancelotti de connaître cette pénible mésaventure.

 A quelle fréquence peut-on observer des conséquences psychologiques chez une personne victime d’un cambriolage ? Ce pourcentage diffère-t-il chez les sportifs de haut niveau, pouvant être considérés comme potentiellement plus hermétiques à des chocs psychologiques ?

Il est difficile de répondre à la première partie de votre question. Tous types de traumatismes confondus, on considère que 30% des victimes présentent des symptômes sur le long terme, c’est-à-dire au-delà de 5 ans. Différents paramètres influencent l’apparition des symptômes et leur intensité. Certains dépendent de l’événement lui-même, d’autres sont liés à la victime.

Commençons par parler des variables liées à l’événement. La notion de cambriolage couvre un large éventail de délits allant du simple larcin commis en l’absence des occupants à l’attaque violente à main armée. Lorsque les habitants étaient absents de leur domicile, la situation peut provoquer un choc émotionnel, parfois important, mais conduit peu fréquemment à un véritable traumatisme sur le long terme. Une grande majorité des cambriolages commis au domicile des joueurs de football professionnels le sont alors qu’ils sont sur la pelouse à disputer un match. Bien qu’ils ne soient pas présents au moment des faits, le choc psychologique peut être massif car les objets dérobés sont souvent d’une grande valeur marchande. Ainsi, par exemple, 400.000 euros auraient été dérobés au domicile de l’attaquant parisien Mauro Icardi le 30 janvier 2021 et pas moins d’1,5 millions d’euros chez attaquant de l’Olympique lyonnais, Memphis Depay, en août 2018. Lorsque la victime était présente au moment des faits, lorsqu’elle a été menacée de violence, lorsqu’elle a été malmenée et agressée physiquement, lorsqu’elle a été blessée ou lorsqu’elle a craint pour sa vie ou celle de ses proches, le risque de développer un traumatisme est très élevé. Or, quand la valeur des biens convoités est importante, il n’est pas rare que les malfrats menacent les victimes de leurs armes et qu’ils recourent à la violence physique pour se faire indiquer l’emplacement d’objets de valeur ou d’argent liquide. Ainsi, ces dernières années, plusieurs joueurs professionnels ont été victime de home-jacking. Par exemple, en août 2020, le joueur de l’Olympique de Marseille, Bouna Sarr, a été braqué par quatre hommes dont deux armés. Lorsqu’elles étaient absentes au moment du délit, les victimes passent généralement en revue tous les scénarios qui auraient pu se produire si elles avaient été chez elles et s’imaginent les violences qu’elle-même ou leur famille aurait pu subir. C’est d’autant plus vrai dans le cas des footballeurs professionnels qui ont en tête les vols avec violence subis par d’autres joueurs. On sait aussi qu’il existe une relation entre l’apparition de conséquences traumatique et le risque de récurrence de l’événement. Or, les joueurs de football professionnels étant une cible de prédilection pour les voleurs, la menace de voir un événement similaire se reproduire est bien réelle. Certains se sont d’ailleurs fait cambrioler à plusieurs reprises. Par exemple, Memphis Depay a eu la mauvaise surprise de deux effractions durant la même saison. Continuer à résider sur le lieu de l’agression accroît encore le risque de traumatisme ainsi que les nombreux rappels de l’événement dans les médias.

Si les victimes n’ont pas vu les malfrats parce qu’elles étaient absentes ou endormies au moment des faits, elles peuvent malgré tout être très perturbées. La résidence est un cocon protecteur. C’est un refuge stable, un lieu sécurisant où l’on se sent à l’abri des dangers extérieurs. Lorsque des étrangers font effraction dans ce lieu privilégié, les murs perdent leur rôle protecteur et le sentiment de sécurité des occupants s’en trouve compromis. C’est d’autant plus vrai pour certains joueurs professionnels dont le domicile était sécurisé. Notre domicile est aussi le lieu de notre intimité. Les voleurs pénètrent dans la salle de bain et la chambre à coucher. Ils accèdent à ces endroits privés, dont mêmes les amis proches et la famille sont tenus à l’écart. Les victimes se sentent mises à nu et parlent souvent de viol. Certes, cambriolage et agression sexuelle ne peuvent être assimilés mais ce qu’elles expriment ainsi, c’est le sentiment d’intrusion dans leur espace personnel et leur intimité. A sa manière, et avec humour, Lassana Diarra, le milieu de terrain de l’OM cambriolé en 2016 a exprimé ce rapport à l’intime sur Twitter. « Ça y est, dépucelé : j’ai eu droit à mon cambriolage ! »

Venons-en maintenant aux variables liées à la victime. Certes, les joueurs professionnels ont de fortes personnalités. Ils gèrent efficacement de très hauts niveaux de stress, notamment lors des matchs, mais certains événements dépassent la capacité de gestion de la plupart des individus. C’est le cas des événements qui les exposent, eux ou leur famille, à un danger vital. Par exemple, un de mes patients, gardien de sécurité, a été agressé au cours d’une ronde par trois malfaiteurs armés qui tentaient de s’introduire dans le bâtiment. Il a développé un syndrome post-traumatique. Or, vu sa profession, on ne peut pas le suspecter d’être un faible. Paradoxalement, je dirais même que la forte personnalité des joueurs peut indirectement les rendre plus vulnérables au traumatisme. Parce qu’ils n’ont pas pu se défendre, parce qu’ils n’ont pas pu protéger leurs proches, parce qu’ils ont assisté impuissants au vol de leurs biens, ils peuvent avoir le sentiment de ne plus être des hommes, de ne plus être à la hauteur. Lorsqu’ils sont époux et père et qu’ils se sentent responsables de la sécurité des leurs, ils peuvent également présenter des réactions majorées. C’est particulièrement vrai lorsque la famille était présente au moment des faits et qu’elle a donc été directement exposée aux cambrioleurs.

 Quels sont les symptômes post-traumatiques observables chez les victimes de cambriolage ?

Les victimes ont souvent l’impression que l’événement pourrait se renouveler et que le danger guette, ce qui est, malheureusement, parfois bien réel, comme dans le cas qui nous occupe, celui des joueurs de football professionnels. Les personnes traumatisées souffrent également de reviviscences, c’est-à-dire de manifestations par lesquelles elles ont l’impression d’être ramenées dans le passé et de réexpérimenter le cambriolage, voire même de le revivre. Par exemple, des souvenirs répétitifs et envahissants du vol surviennent spontanément dans leur esprit indépendamment de leur volonté. Elles ne veulent pas se remémorer les faits, mais ils s’imposent sans arrêt à leur esprit de façon involontaire et envahissante. Parfois, la reviviscence peut être vécue comme réelle pendant un bref instant. Par exemple, la victime entend un bruit et pendant quelques secondes, elle est persuadée que quelqu’un a pénétré par effraction dans sa maison. Durant la nuit, le trauma s’impose également. Les personnes revivent l’événement dans leurs cauchemars et se réveillent généralement en sursaut.

Un autre signe de traumatisme, ce sont les conduites d’évitement. Les victimes évitent tout ce qui leur rappelle l’événement ou se protègent du mieux qu’elles peuvent d’un nouvel événement similaire. Par exemple, pour prévenir une nouvelle intrusion des cambrioleurs, la plupart renforcent la sécurité de leur domicile. Elles craignent généralement de laisser leur habitation sans surveillance et elles redoutent également d’y revenir après s’être absentées par peur de tomber nez à nez avec des voleurs. Lorsque le vol a été violent ou lorsqu’un logement a été visité à plusieurs reprises, certaines familles décident de déménager. Ainsi, sous le choc d’un violent home-jacking subi en l’absence de son mari en septembre 2016, l’épouse de Mounir Obbadi, le milieu de terrain du LOSC, pousse l’international marocain à demander son transfert et à quitter Lille.

Une autre manifestation du traumatisme, ce sont les attitudes d’hypervigilance. Les victimes sont perpétuellement en alerte et sursautent au moindre bruit. Elles résistent à l’endormissement et souffrent d’insomnie ; elles dorment d’un sommeil léger, agité et non réparateur ; elles se réveillent en pleine nuit, inquiètes et aux aguets. Elles peuvent également se sentir épiées et avoir l’impression que des malfrats surveillent leurs allées et venues en vue de commettre un nouveau méfait.

Elles éprouvent souvent des sentiments négatifs persistants. La peur, l’irritabilité, les accès de colère et l’agressivité sont des manifestations très fréquentes. Elles peuvent également ressentir des sentiments de culpabilité, notamment si elles ont le sentiment d’avoir facilité le cambriolage par leur négligence, par exemple, en oubliant de brancher l’alarme.

L’état de stress post-traumatique survient rarement seul. Concomitamment, aux symptômes que je vous ai décrits, un grand nombre de victimes souffrent d’angoisse ou de trouble dépressif.

 Dans quelles mesures ces dommages peuvent influer sur les performances d’un joueur de football professionnel ? A court terme ? Long terme ?

A court terme, il est clair qu’un cambriolage peut influer sur les performances du joueur, voire de le tenir brièvement à l’écart des matchs. Par exemple, en février 2020, au lendemain d’un vol dont il avait été victime, le gardien de but du stade de Reims, Predrag Rajkovic, était absent lors de RC Strasbourg. En accord avec son club, le joueur avait décidé de se reposer après cette mésaventure. Dans les premiers jours ou les premières semaines, les victimes d’un cambriolage dorment souvent très mal et même lorsqu’elles dorment un nombre d’heures satisfaisant, leur sommeil n’est généralement pas suffisamment réparateur. Les joueurs peuvent donc ne pas restaurer leurs forces physiques de manière adéquate pour mener à bien les entraînements et les matchs. Lorsqu’on est perturbé par un événement, de quelle que nature qu’il soit, les capacités d’attention et de concentration sont diminuées. Or, pour les footballeurs, un bref moment d’inattention peut avoir des conséquences considérables sur l’issue d’un match. Dans le cas d’une vague de cambriolages touchant plusieurs joueurs, comme cela fût le cas pour l’OM, le FC Metz ou le PSG, les effets négatifs au sein du groupe se cumulent, ce qui peut avoir des effets délétères sur les résultats globaux de l’équipe. Ainsi, par exemple, des observateurs avertis s’interrogent sur une corrélation possible entre la saison catastrophique de 2014 du FC Metz et les vols dont ont été victimes sept joueurs de l’équipe [1].

A long terme, tout dépend de l’évolution des troubles. Dans les premiers jours suivant le cambriolage, les réactions des victimes sont souvent intenses. Lorsque le vol est de peu d’importance et que les victimes étaient absentes au moment des faits, dans un grand nombre de cas, ces réactions diminuent dans les jours qui suivent et finissent pas disparaître au bout de quelques semaines. Par contre, si elles ont été confrontées aux voleurs et si le vol s’est accompagné de violence, les troubles peuvent perdurer altérant durablement la performance des joueurs.

 Un départ de l’endroit du traumatisme est-il alors nécessaire, entraînant alors une demande de transfert de la part du joueur ?

A moins qu’il s’agisse de déménager pour une région ou une maison qui offre des garanties de sécurité supérieures, je ne pense pas que ce soit la solution. Le fait d’être victime d’un cambriolage n’est pas tant lié au lieu géographique qu’à la notoriété du joueur et à ses revenus élevés. Les footballeurs internationaux mènent souvent grand train, ils résident dans des quartiers huppés ils circulent à bord de grosses cylindrées, certains font étalages de leur richesse sur les réseaux sociaux. Ils attirent inévitablement les convoitises. Déménager pour une autre région ou un autre pays est une conduite d’évitement qui me semble peu efficace puisque le risque pourrait bien être équivalent dans la nouvelle résidence. La victime fuit davantage ses mauvais souvenirs que le risque de subir une nouvelle agression. Il existe aujourd’hui des psychothérapies très efficaces pour ce genre de traumatisme. La méthode qui donne les meilleurs résultats est l’EMDR. EMDR est l’acronyme de « Eye Movement desensitization and reprocessing », en français « désensibilisation et retraitement par le mouvement des yeux ». L’appellation « EMDR » a été conservée même si la méthode ne se limite plus désormais à l’utilisation des mouvements oculaires. Son efficacité a été scientifiquement prouvée par de nombreuses études. Depuis 2013, l’Organisation Mondiale de la Santé la préconise pour le traitement des troubles psychotraumatiques, ce qui est évidemment un gage de sérieux. Il n’est pas question ici de longues thérapies comme c’est le cas avec la psychanalyse. Les praticiens EMDR ne s’égarent pas dans la vie du patient, ils ne remuent pas le passé, ; ils ciblent spécifiquement les troubles dont il se plaint. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le fait d’être capable de demander de l’aide est un signe de force de caractère et non de faiblesse. Les personnes capables de faire appel à un thérapeute sont plus résilientes que les autres, elles rebondissent mieux que les autres. Les forces militaires, par exemple, ont bien compris l’importance d’offrir des soins psychologiques à leurs recrues.

 La multiplicité des cas de cambriolage dans une collectivité restreinte, tels que des joueurs qui s’entraînent ensemble chaque jour, peut-elle entraîner une crainte pour le reste du groupe et, de fait, entamer la cohésion au sein de ce groupe ?

Que cette multiplicité de cas de cambriolage puisse entraîner une crainte parmi les joueurs, c’est évident. De plus, le vécu traumatique d’un joueur peut être réactivé lorsqu’il apprend qu’un autre footballeur a subi la même infortune. Autrement dit, dans une même équipe, un cambriolage peut affecter plusieurs joueurs et altérer leurs performances durant plusieurs jours.

Navigation