Sur le front d’une guerre biologique. La santé mentale du personnel hospitalier face au coronavirus

, par  Evelyne Josse

Reproduction autorisée et bienvenue, moyennant mention de la source et accord préalable d’Evelyne Josse.


  Sur le front d’une guerre biologique. La santé mentale du personnel hospitalier face au coronavirus


Avril 2020.

Evelyne Josse [1], 2020
Chargée de cours à l’Université de Lorraine (Metz)
Psychologue, psychothérapeute (EMDR, hypnose, thérapie brève), psychotraumatologue
www.resilience-psy.com

 Table des matières

Introduction

Les facteurs de stress

  • Les exigences physiques (La tenue de protection, La charge de travail, L’état de santé)
  • Les exigences émotionnelles (La peur de la contamination, L’adaptation à la situation, L’attitude de la population, Les pressions morales de l’entourage, La confrontation aux personnes en détresse, La confrontation à la mort, Les choix à poser, Les situations impliquant des enfants et des adolescents)

Le stress

  • Les facteurs de stress et la personne stressée
  • Stress adaptatif et stress dépassé
  • La courbe de stress
  • Les différentes formes de stress (Le stress de base, Le flame-out, Le burn-in et le burn-out, Le stress post-traumatique, Le stress traumatique secondaire, Le traumatisme vicariant et la fatigue de compassion, Le stress chronique, Le stress cumulatif)

Les conséquences du stress

  • Les possibilités de récupération
  • Les signes d’alerte de stress dépassé
  • Les conséquences du stress chronique
  • L’état de stress post-traumatique

Les tests de stress professionnel

  • Le test de burnout et d’épuisement professionnel
  • Le Maslach Burnout Inventory
  • Le test d’usure de compassion (Tuc)

Articles de la série

Bibliographie

 Introduction

Le stress est un phénomène naturel, normal et utile à la survie. Il libère l’énergie et procure la motivation nécessaire pour faire face aux situations difficiles et pour relever des défis. Les stress cumulatif et traumatique sont par contre potentiellement destructeurs.

Jour après jour, le personnel hospitalier [2] au contact des malades atteints par la COVID-19 est exposé à des situations stressantes, voire traumatiques. Il est confronté à un risque de contamination qui met possiblement sa vie en péril. Il vient en aide à des patients en détresse et éprouve souvent des émotions intenses en raison même du contexte de son travail. La surcharge de travail, la nécessite d’une adaptation rapide à de nouvelles tâches et procédures ainsi que le manque de matériel entraînent une souffrance plus fréquente et plus difficile encore à juguler. De plus, des difficultés personnelles peuvent se surajouter aux causes de stress professionnel, fragilisant l’équilibre émotionnel du soignant (conflits conjugaux, difficultés avec les enfants en confinement, préoccupation concernant la famille ou les amis, etc.).

Lorsque le stress négatif des équipes soignantes n’est pas reconnu, les risques sont multiples tant au niveau individuel que collectif. Une personne en stress dépassé peut souffrir de symptômes somatiques ainsi que d’une détresse psychique importante. Elle peut manifester des troubles du comportement suscitant ou exacerbant des conflits au sein de l’équipe, du couple ou de la famille. Son efficacité professionnelle se détériore progressivement hypothéquant potentiellement la qualité des soins apportés aux patients.

Cet article a pour but de faire prendre conscience des différentes facteurs et formes de stress auxquels sont soumis les soignants ainsi que des répercussions possibles sur leur santé physique et mentale.

 Les exigences physiques

La tenue de protection
Pour se prémunir d’une contamination par les fluides biologiques et les surfaces infectés, le personnel soignant en contact avec les malades et les dépouilles mortelles doivent porter une tenue couvrant complètement la peau et les muqueuses buccales et oculaires. Cet équipement personnel de protection est généralement composé d’une tenue chirurgicale, d’une combinaison intégrale, de deux paires de gants, d’une charlotte chirurgicale, de deux masques (un masque respiratoire du type FFP2 [3] et un masque chirurgical) et de lunettes-masque.

Physiquement, il peut être inconfortable de rester en tenue complète plus de quelques heures lorsque la température ambiante est élevée. Le corps transpire sous la combinaison, la respiration à travers le masque est incommode et fatigante et la vue est gênée par la condensation formée sur les lunettes. « Les surblouses me grattent. Les lunettes me brûlent la peau à cause du produit qu’on utilise pour les désinfecter. La peau de mes mains desquame, sans parler des gerçures. Nous, on n’a pas encore de problème d’approvisionnement. On a droit à deux masques FFP2 par jour mais quand on le porte, on ne peut pas le toucher. Ça veut dire que pendant toute une demi-journée, on n’a pas le droit de manger ni de boire » explique une infirmière ; « Quand tu enlèves ton masque FFP2 le soir, ça fait mal, tu as le nez tout sec » complète un autre ; « On a reçu de nouveaux masques FFP2. Ils ont une odeur horrible. C’est vraiment dur » ajoute un troisième ; « Je ne supporte plus ces masques ! Ça me protège mais ça me déshydrate complètement » renchérit une quatrième ; « Au bout d’un certain temps, il y a de la buée sur les lunettes, ce n’est pas très agréable » dit une autre ; « Ces habillages et déshabillages, c’est très contraignant. Et le soir, quand je quitte l’hôpital, j’ai mal aux jambes, j’ai mal aux pieds, je suis exténuée, j’ai les marques du masque imprimées sur le visage » conclut une cinquième.

Les procédures d’habillage et de déshabillage sont rigoureuses. Les soignants doivent mettre et retirer les différentes protections en exécutant des gestes précis suivant un ordre déterminé. Ôter la tenue souillée est une phase délicate. Commettre une erreur à ce stade peut conduire à l’exposition à des liquides biologiques ou à du matériel infecté et entraîner un risque de contamination.

La charge de travail

En début d’épidémie, selon les structures, la charge de travail peut constituer un facteur de stress mineur à modéré. L’épidémie surgit dans un contexte de manque chronique d’effectifs et de moyens, criant dans certains hôpitaux. De plus, certains agents hospitaliers craignant d’être contaminés, en raison de leur âge et/ou de facteurs de morbidité propres à leur état de santé, ont quitté leur poste et sont sous certificat médical. Dans certains hôpitaux, ce déficit en personnel est comblé par la mise à disposition des médecins et infirmiers travaillant avant la crise dans les départements aujourd’hui fermés.

Avec l’amplification de l’épidémie et l’afflux massif de patients, les soignants œuvrent de longues heures par jour et de nombreux jours d’affilée, souvent sans période de relâche. Lorsque des pics épidémiques sont atteints, la demande est tellement pressante que les équipes peinent à respecter des horaires de travail raisonnables et à prendre des jours de repos. « On fait 12 heures par jour mais en réalité, on en reste 13. Au bout de la journée, je suis ne sais plus comment je m’appelle tellement je suis exténuée. Parfois, je n’ai même pas le temps de manger, ni même de m’asseoir cinq minutes. Il y a même des jours où je n’ai pas eu le temps de boire et d’aller aux toilettes. » rapporte une infirmière.

La surcharge de travail altère la qualité des soins délivrés aux malades et la fatigue accroit le risque d’erreurs dans l’application des mesures de protection. « Hier, j’étais tellement fatiguée que j’ai dû vérifier deux fois les médicaments. Je n’étais plus très sûre de ce que j’avais fait » confirme une infirmière.

Au fil du temps, certains soignants s’effondrent d’épuisement, d’autres tombent malades de la COVID-19, ou sont écartés par précaution et d’autres encore, anxieux ou harassés, demandent leur transfert vers un autre service de l’hôpital. L’effectif des hôpitaux s’en trouve réduit et les agents actifs aux urgences et en réanimation souffrent d’une charge de travail accrue.

Lorsque le nombre d’admissions s’intensifient sur une longue période, le personnel se démoralise. Sans perspective d’un ralentissement de l’épidémie et de l’amélioration de leur charge de travail, après quelques semaines, ils se découragent progressivement. Dans une situation adverse, pouvoir anticiper un avenir meilleur est indispensable à tout être humain. « On ne sait pas où on en est, on ne sait pas si le pire est à venir, on ne sait pas s’il est derrière, on ne sait pas combien de temps ça va durer. On n’a aucune idée du nombre de personnes contaminées. On ne sait rien. On est tout à fait perdu » s’exclame un médecin espagnol ; « On ne sait pas où on va. C’est ce côté inconnu qui stresse » confirme son homologue française.
Si elle est espérée avec force, la fin de l’épidémie ne sonne pas pour autant un allègement de la charge de travail. « Personnellement, je ne vis pas très bien tout ça. Hâte que ça se termine ! Mais on en est très loin !!! Parce que pour nous, l’épidémie va durer longtemps. Même quand le pic épidémique sera passé, on va avoir longtemps des patients COVID à l’hôpital. Et ensuite, il faudra rattraper tout le retard des hospitalisations annulées... » déplore une infirmière.

L’état de santé

En raison du manque de personnel, les soignants se rendent au travail même lorsque leur état de santé devrait les en tenir écartés. C’est donc malade que certains assument leurs responsabilités. Par exemple, aides-soignants, infirmiers et médecins atteints par le coronavirus ne sont pas écartés s’ils ne souffrent que de symptômes mineurs sans température. En cas de fièvre, ils sont mis en arrêt de travail le temps que la température se normalise et sont invités à reprendre leur poste avant leur rétablissement complet. « Normalement, quand on a la COVID, on a quinze jours d’éviction mais à l’hôpital, on ne peut pas se le permettre. Donc, on doit revenir dès qu’on tient sur ses deux pieds » témoigne une infirmière.

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 Articles de la série

Josse E. (2020). Le deuil chez la personne âgée au temps du coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article424

E. (2020). Ces adolescents qui bravent le confinement. Pistes de réflexion. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article423

Josse E. (2020). Sur le front d’une guerre biologique. La santé mentale du personnel hospitalier face au coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article422

Josse E. (2020). Enfants et adolescents confinés, mode d’emploi. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article417

Josse E. (2020). Le coronavirus pour les nuls. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article415

Josse E. (2020). Les enfants face au coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article411

Josse E. (2020). Infodémie : le coronavirus à l’épreuve des fake news et des théories complotistes. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article414

Josse E. (2020). L’épidémie de peur du coronavirus. http://www.resilience-psy.com/spip.php?article408

[1Evelyne Josse a travaillé pour Médecins Sans Frontières au Vietnam dans la lutte contre l’épidémie de SRAS (un coronavirus) ainsi qu’en République Démocratique du Congo et en Guinée pour des épidémies Ebola.

[2Nous avons fait le choix de limiter cet article au personnel hospitalier en contact direct avec les malades atteints de la COVID-19. Nous sommes consciente que dans le cadre de leurs activités à domicile, de nombreux soignants risquent eux aussi d’entrer en contact avec des personnes infectées par le coronavirus. Sont également exposés à ce risque ceux qui travaillent en maison de repos ainsi que le personnel hospitalier hors du périmètre réservé aux malades suspects et confirmés SARS Cov2.

[3Les masques FFP2 aident à bloquer les gouttelettes, éclaboussures, vaporisations ou éclaboussures des particules susceptibles de contenir des germes, les empêchant d’atteindre la bouche et le nez. Les masques contribuent également à réduire l’exposition de la salive et des sécrétions respiratoires de celui qui le porte à d’autres personnes.

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