Le terrorisme a gagné une bataille

, par  Evelyne Josse

Reproduction autorisée et bienvenue, moyennant mention de la source et accord préalable d’Evelyne Josse.


  Le terrorisme a gagné une bataille


Evelyne Josse
Psychologue, psychotraumatologue
Maître de conférences à l’Université de Lorraine (Metz)
Août 2016
www.resilience-psy.com

 Des effets psychologiques et sociaux recherchés par les terroristes

En 1962, le philosophe et politologue français Raymond Aron qualifiait de terroriste : « une action de violence dont les effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques » [1]. Bien plus qu’il ne veut éliminer des individus, le terrorisme aspire à propager l’horreur, l’indignation, la répulsion et la terreur au sein d’une population ciblée. Il cherche moins à tuer qu’à tuer abominablement ; il vise moins à tuer en masse qu’à propager l’effroi.

Certes, les exactions terroristes perpétrées en Europe depuis janvier 2015 ont arraché la vie à de nombreuses personnes et la probabilité d’être impliqué dans une attaque terroriste n’a jamais été aussi élevée dans nos sociétés démocratiques [2]. Il n’en reste pas moins que l’atmosphère de menace qui s’installe est largement disproportionnée par rapport au risque réel encouru par chaque citoyen d’être touché dans sa vie personnelle.

La portée psychologique et sociale du terrorisme est telle qu’elle conserve sa puissance même lorsqu’un acte est déjoué. Pensons à la tentative d’attaque à l’arme à feu dans le train à grande vitesse Thalys en août 2015 sur la ligne Amsterdam-Paris. Depuis, dans les gares et les trains, les contrôles policiers ont été renforcés et l’éventualité d’être ciblé par la violence aveugle de radicaux islamistes, lorsqu’elle ne donne pas le frisson aux voyageurs, traverse au moins l’esprit de la majorité d’entre eux. Les effets produits sont ainsi sembables à ceux attendus par les commanditaires d’une action réussie.

Aujourd’hui, en raison de la menace d’une nouvelle action terroriste, toute agression inexpliquée implique d’emblée d’envisager la piste terroriste. Et il en est de même des accidents aéronautiques, des explosions, etc. La hantise d’un nouvel événement terroriste est l’alliée de la stratégie de la terreur. La terreur est à la fois le moyen des terroristes et leur objectif.

 Un mode de vie presque normal

Ni giti kirakurira mu babaji.
L’arbre peut grandir malgré la présence des menuisiers.
(Parabole burundaise)

Du côté de la population

Les réactions émotionnelles s’intensifient

Avec la répétition des actions terroristes en Europe, la croyance en la sécurité s’effrite peu à peu.

Une grande majorité de personnes affirment poursuivre leur vie normalement. Toutefois, elles reconnaissent qu’un climat de doute et de suspicion s’installe perfidement. Le monde leur paraît plus menaçant, elles sont davantage en alerte et surveillent l’environnement plus attentivement.

D’autres avouent éprouver des craintes dans les situations où elles pensent qu’un terroriste pourrait agir. En conséquence, elles modifient leurs habitudes et adoptent des comportements d’évitement. Elles préfèrent se déplacer à pied, en vélo ou en bus plutôt que d’emprunter le métro ; elles renoncent à partir en villégiature dans les pays arabo-musulmans optant pour d’autres contrées jugées plus sûres ; elles hésitent à se rendre dans les endroits fréquentés tels que concerts, discothèques, matchs de football, fêtes populaires, grands centres commerciaux ou marchés [3]. La peur relève également leur niveau de vigilance. Elles s’inquiètent d’un sac abandonné ; elles se défient des jeunes hommes d’origine arabo-musulmans, etc.

Une minorité de personnes, parmi les plus anxieuses, restreignent leurs activités esquivant toute situation jugée à risque. Surestimant le danger, elles ont le sentiment de jouer à la roulette russe lorsqu’elles se rendent dans un lieu fréquenté. Leur attention est exacerbée et elles scrutent leur environnement à la recherche de signaux de danger.

Les attaques portées contre un État ont des répercussions sur les populations des pays avoisinants. Ainsi, c’est moins décontractés qu’avant les attentats de Paris du 13 novembre 2015 que les Belges se rendent à un concert ou à un match de football et c’est moins désinvoltes qu’ils partagent un verre entre amis à la terrasse des débits de boisson. De même, c’est avec moins d’’insouciance qu’avant les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016 que les Parisiens se rendent à l’aéroport et se déplacent en métro. C’est aussi avec davantage d’appréhension que Belges et Français de tout l’Hexagone participent à de grandes manifestations collectives depuis les attentats de Nice du 14 juillet 2016.

D’autres attaques terroristes sont à prévoir qui elles aussi répandront la peur dans le pays visé et chez ses voisins. Une action terroriste menée sur un marché ou dans un centre commercial en Grande-Bretagne, dans un établissement scolaire ou un cinéma en Allemagne, dans une gare ou un fast-food américain en Hollande, dans un commissariat de police ou sur les plages d’Italie, contre un pont ou dans un complexe de réservoirs d’hydrocarbure en France élargirait indubitablement les lieux et situations redoutés et évités par les citoyens européens.

Outre la récurrence des massacres et la probabilité élevée de nouveaux drames, l’évolution des modes opératoires des terroristes concourt à accroître le sentiment d’insécurité des populations. En janvier 2015, avec les assauts meurtriers portés contre la rédaction du journal satyrique Charlie Hebdo et le magasin hyper casher, les victimes étaient visées en raison de leur profession ou de leur confession. Aujourd’hui, les attaques frappent aveuglément. Chacun devient une cible potentielle. En diversifiant les cibles (dessinateurs engagés, Juifs, policiers, jeunes, tout un chacun), les lieux d’intervention (dans des bureaux, une supérette, une salle de concert, le métro, un aéroport, une église, la rue, etc.) et les armes (fusil d’assaut, bombes, arme blanche, véhicule, etc.), la population réalise qu’il est impossible pour les autorités d’assurer leur sécurité en tout temps en tous lieux. Plus personne désormais ne se considère totalement à l’abri hors des murs de son foyer. De plus, depuis juillet 2016, avec la tuerie de Nice et le meurtre du prêtre de la paroisse de Saint-Etienne-du-Rouvray [4], les citoyens ont pris conscience qu’il n’est nul besoin de posséder un armement militaire sophistiqué et coûteux pour infliger une mort monstrueuse ou commettre un massacre. Leur inquiétude s’accroit d’autant plus qu’à la facilité de se fournir un véhicule de location ou un couteau de cuisine, ils redoutent que de tels actes inspirent des déséquilibrés mentaux.

Mourir du terrorisme ou mourir d’ennui

À la différence des pays en état de guerre aiguë, les gens vivant dans une région agitée durablement par le terrorisme ont une mode de vie identique ou très proche de celui qu’ils avaient auparavant. Ils ont accès aux commerces, aux écoles, aux transports publics, aux moyens de communication, à leur lieu de travail, aux centres de loisirs, etc.

Bien que masqué par une apparence de vie normale, et même s’il est extrêmement faible pour un individu à un moment donné, le péril n’en est pas moins présent. A ce risque infime, la majorité des individus s’adaptent. La mort peut frapper à tout moment : accidents de la circulation, de train ou d’avion, maladies, etc. C’est une réalité qui ne peut être niée. Une part de l’existence ne peut être maîtrisée et il est tout à fait possible de vivre avec cette donnée. Est-il concevable dans le monde moderne de mener une vie sans aucun risque sauf à courir un risque réel de mourir d’ennui ? Prenons l’exemple de la conduite automobile. De nombreux citoyens circulent chaque jour en voiture. Lorsqu’ils bouclent leur ceinture de sécurité, ils ne pensent pas au risque d’accident, or seul ce risque justifie ce geste devenu banal. Les individus risquent davantage de périr dans un accident de roulage en se rendant ou en revenant d’une manifestation festive ou culturelle qu’ils n’encourent de danger au moment même de l’événement.

Moyennant quelques modifications mineures dans leurs habitudes, la majorité des personnes va vivre une vie relativement normale. Notons toutefois que tout nouvel acte terroriste ou menace plus précise déclenchera des émotions vives. Dans les suites immédiates d’un nouvel attentat, les gens seront sous le choc, bouleversés, horrifiés et choqués mais pour la majorité d’entre eux, l’émotion s’apaisera dans les semaines et les mois qui suivent.

Du côté des autorités, les mesures sécuritaires

Protéger sa population du terrorisme est une obligation des États [5]. Pour répondre à ce devoir, les autorités renforcent l’encadrement policier ; des patrouilles militaires sont déployées dans les rues des grandes villes ; des policiers armés arpentent les plages des stations balnéaires, organisent la surveillance et opèrent des contrôles dans les gares, les aéroports et à l’entrée des lieux de grands rassemblements ; des portiques de sécurité sont placés sur les quais conduisant aux trains à grande vitesse, etc. Les autorités sont également amenées à annuler des festivités populaires telles que braderies [6] et vide-grenier, feux d’artifice, festivals, concerts et spectacles en plein air, événements sportifs, etc. En raison du niveau élevé de la menace et des difficultés à sécuriser les manifestations de grande ampleur, elles prennent, bien malgré elles, des dispositions accordant une victoire symbolique au terrorisme.

Avec la persistance de la menace terroriste, d’autres mesures verront inévitablement le jour. Certains en appellent à « l’israélisation » de la sécurité exhortant les États à s’inspirer des méthodes israélienne de lutte anti-terroriste. Rappelons que même en Israël, malgré des mesures sécuritaires réputées les meilleures du monde, les terroristes parviennent encore à frapper. Le risque zéro n’existera jamais.

 Les mentalités vont changer

La répétition des actions terroristes a des répercussions cumulatives, évolutives et durables sur les populations éprouvées. En effet, ces dernières décennies, en particulier depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York, la représentation mentale du monde musulman a changé en Occident. Or, plus l’être humain se sent en danger et menacé, moins ses représentations mentales sont nuancées et plus elles sont stéréotypées. Et plus ses représentations sont stéréotypées, plus elles déterminent des émotions fortes et des attitudes radicales.

Le risque est de voir le pays se diviser en groupes communautaires et l’équilibre social devenir de plus en plus instable. L’affirmation de l’appartenance culturelle, de ses valeurs, de son idéologie, de ses symboles et de sa religion risque de conduire au communautarisme et au repli identitaire. Ce processus procède d’une division manichéenne entre la communauté à laquelle l’individu adhère, à laquelle il fait allégeance, et un autre groupe humain, disqualifié et méprisé, perçu comme une menace réelle ou symbolique [7].

Des comportements collectifs particuliers sont à craindre : des boucs-émissaires vont être désignés, des agressions vont être perpétrées sur des personnes prises pour cible en raison des signes identitaires dont elles sont porteuses, des dérives sécuritaires vont apparaître, des rumeurs alarmistes vont émerger, etc.

Communautarisme, boucs émissaire et agressions

Dans les mois et années à venir, il faut s’attendre à la désignation de boucs émissaires. Les citoyens éprouvent un sentiment d’insécurité et en conséquence, le besoin de se protéger. Pour se protéger, il est nécessaire d’identifier le danger. Or, il est malaisé de repérer un musulman intégriste au sein de la population musulmane [8]. Rien ne les distingue formellement des honnêtes gens. Pour élaborer un attentat, les terroristes doivent se fondre dans la masse, être discrets, éviter d’éveiller la suspicion d’un acte meurtrier qu’ils préparent. Dès lors, les musulmans dans leur ensemble inspirent une méfiance grandissante, et leur communauté est de plus en plus souvent considérée comme un danger potentiel.

Devant la défiance et le rejet injustifié dont elle est l’objet, cette communauté risque de radicaliser elle aussi ses positions. Peur, colère, frustration, rancœurs, sentiments d’humiliation constituent un terreau fertile au communautarisme et à la haine réciproque.

Comme on peut le constater dans les pays agités par le terrorisme, la peur de l’autre engendre méfiance et suspicion et l’équilibre social s’en ressent. Il s’en trouve fragilisé et non pas renforcé. La peur est un moyen redoutable pour briser les liens qui unissent deux communautés. En Algérie, les personnes en arrivaient même à se méfier de leur propre parenté car le terroriste pouvait être n’importe qui. Aujourd’hui, chez nous, on peut constater le désarroi des familles à la découverte d’une radicalisation criminelles d’un des leurs.

Dans chacune des communautés, des individus manifestent de plus en plus d’hostilité à l’égard du groupe disqualifié. Des propos racistes tenus sur les réseaux sociaux suite au décès accidentel du jeune adolescent belge d’origine marocaine de 15 ans, Ramzi Mohammad Kaddouri, décédé en août 2016 lors de ses vacances au Maroc, en sont une déplorable illustration. Certains individus, parmi les plus violents, vont passer de l’hostilité à la haine et ensuite à l’agression de personnes du groupe opposé. Les attaques contre des lieux cultuels, culturels ou commerciaux musulmans et les agressions verbales et physiques contre des Musulmans atteignent des niveaux sans précédent. En France, après les attentats de janvier 2015, l’Observatoire contre l’islamophobie du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) a recensé 54 actes antimusulmans en une semaine, hors Paris et sa petite couronne, dont 21 actions allant de coups de feu à des jets de grenades à plâtre en passant par des explosions [9], soit une augmentation de 70% comparé à la situation antérieure.

Ces lynchages sont une manière de se venger et de faire justice. Les passages à l’acte violent donnent à leur auteur le sentiment d’agir contre le malheur ou l’injustice qui frappe son groupe communautaire. Ces initiatives, bien qu’individuelles, revêtent un sens collectif car elles sont menées au nom de la communauté.

Mesures sécuritaires, dérives et effets pervers

Les attentats ébranlent les civils mais secouent également le monde politique. Les gouvernements agressés se sentent défiés. La violence terroriste est transnationale et représente actuellement pour l’Occident la menace idéologique et stratégique la plus importante.

Pour défendre leur territoire et protéger leur population, les chefs d’État sont contraints de prendre des mesures sécuritaires et de mobiliser des moyens financiers, matériels et humains. Outre la situation psychologique de guerre, les choix stratégiques et les forces engagées par les Nations dans la lutte contre le terrorisme pourraient autoriser à parler d’état de guerre. Tout dépendra des stratégies et des outils antiterroristes que choisiront les pays européens. A titre d’exemple, au lendemain des attentats de New York de 2001, le Congrès des États-Unis a voté le USA Patriot Act [10], une loi destinée à permettre à l’Amérique de se doter des outils nécessaires pour déceler et contrer le terrorisme. Cette loi est très controversée et jugée liberticide par les défenseurs des libertés civiles.

Quels seront les choix les pays européens ? S’inscriront-ils dans le respect des principes démocratiques ? Respecteront-ils les droits de l’homme ? Seront-ils institutionnalisés sur le long terme ? Les libertés de conscience, de pensée, d’opinion, d’expression, de communication des idées, d’action, de circulation des personnes, de réunion, de culte, etc., libertés que les citoyens peuvent exercer dans les limites des principes démocratiques, vont-elles être supplantées par leur liberté de vivre en sécurité et légitimer des mesures politiques exceptionnelles au mépris de ces droits démocratiques fondamentaux ?

Les questions relatives à la sécurité deviennent prépondérantes dans les discours politiques et médiatiques. Restera-t-il dans ces espaces médiatiques et politiques une place pour la critique et les voix dissidentes ou basculera-t-on dans une logique manichéenne où si l’on n’est pas « pour » signifiera que l’on est « contre » ?

Pour garantir la sécurité des citoyens, les autorités politiques doivent impérativement adopter des mesures exceptionnelles de sécurité mais celles-ci peuvent devenir la source de dérives et d’effets pervers qui ne peuvent être éludés. Ainsi, une loi sur le renseignement votée en avril 2015 à l’Assemblée Nationale française, instituant la surveillance en masse d’internet sans l’avis d’une autorité judiciaire [11], a soulevé l’indignation du Syndicat de la magistrature, du Syndicat des avocats de France, d’Amnesty International, de la Ligue des droits de l’homme, de l’Observatoire des libertés et du numérique et même de la CGT police [12]. Ces associations et organismes jugent la loi liberticide et craignent son détournement à des fins de surveillance et de répression sans lien avec le terrorisme.

Les contrôles auprès de populations spécifiques ou de catégories-cibles tels les jeunes, les migrants ou les personnes d’origine étrangère pourraient faire objet de surveillance et de contrôles accrus.

L’amalgame entre immigration et violence est récurrent et risque de se renforcer. Les politiques migratoires et la lutte contre l’immigration clandestine pourraient se durcir davantage.

Les violences urbaines des quartiers « difficiles » impliquant des jeunes, pauvres et presque toujours d’origine étrangère pourraient être interprétées comme des actions collectives dirigées contre l’État et conséquemment durement réprimées.

La stigmatisation accrue et l’intensification des mesures répressives ne sont pas sans conséquences pour les populations désignées. Rejetées par une partie de la société et traitées injustement, elles accumulent rancœurs et frustrations. Avec le temps, ces sentiments se transforment en haine et renforcent le communautarisme ; les tensions entre communautés s’exacerbent et les exactions violentes se multiplient.

Les rumeurs alarmistes

Les rumeurs naissent quasi inévitablement au sein des populations inquiètes. Dans le décours d’un malheur collectif, quel qu’il soit, les rumeurs alarmistes annonciatrices de l’imminence d’une nouvelle tragédie sont légion. En Belgique, dans la ville de Liège, les fausses alertes à la bombe et les dépôts de colis suspects se multiplient depuis les attentats de mars 2016. En trois mois, ce n’est pas moins de seize interventions [13] qu’ont dû mener les services policiers dans la cité ardente. Le 21 juin 2016, un homme portant une ceinture explosive factice a été arrêté à City 2, un grand centre commercial de Bruxelles. Le quartier commercial, un des plus fréquentés de la capitale, a été bouclé, la circulation automobile coupée et les entrées de plusieurs stations de métro fermées. L’alerte a été prise très au sérieux car le centre commercial est considéré comme une cible potentielle d’un attentat.

Des personnes bien intentionnées prêtent foi à des informations infondées prédisant de nouveaux malheurs. Parce qu’elles éprouvent le besoin de protéger leur communauté, elles les propagent sans questionnement sur leur validité et sans vérification.
Qui sont les instigateurs de ces rumeurs ? Des personnes bien intentionnées persuadées qu’elles ont détecté des agissements suspects. Plus souvent des meneurs ou des zélateurs de groupements ou de groupuscules extrémistes qui ont intérêt à maintenir un climat de terreur. Probablement, d’autres opportunistes et sans doute aussi fréquemment des adolescents qui trouvent dans les événements actuels une opportunité de manifester leur mal-être et de se frotter aux limites en commettant des actes transgressifs.

 Le terrorisme va-t-il gagner la guerre ?

Le terrorisme a gagné une bataille. Il a réussi à propager un sentiment d’insécurité qui a ôté aux populations affectées leur insouciance, il a impacté peu ou prou le mode de vie des citoyens, il a renforcé la fracture sociale entre communautés et il contraint les États à s’engager dans la lutte à coup de mesures sécuritaires.

Le terrorisme a gagné une bataille mais va-t-il gagner la guerre ?

L’ETA [14], l’IRA [15], la RAF [16] et les CCC [17] sont quelques-uns des groupes terroristes qui ont frappé l’Europe au XXe siècle. Aucun n’est parvenu à ses fins. Toutefois, ces mouvements sont difficilement comparables au terrorisme actuel.
Le terrorisme anarchiste, indépendantiste ou d’extrême-gauche d’hier voulait anéantir l’État, renverser le pouvoir ou obtenir l’indépendance d’un territoire. Le terrorisme actuel offre un visage inédit. Si certains terroristes sont des militants politiques convaincus ou des mystiques religieux révolutionnaires voulant islamiser le monde ou se venger des opérations aériennes de la coalition internationale en Syrie [18], d’autres semblent n’avoir aucun projet politique ou religieux précis. Ceux-là n’ont souvent pas de formation politique et connaissent peu et mal l’Islam. Certes, ils manifestent une détestation par rapport à la société occidentale consumériste mais leurs revendications, tout comme leurs réelles motivations, restent indifférenciées et insaisissables. Parmi eux, certains ont un passé de délinquance et ne trouvent probablement dans le terrorisme rien d’autre qu’une manière de sublimer des pulsions violentes.

Auparavant, le terrorisme s’inscrivait dans un conflit local, circonscrit à une région ou un pays. Aujourd’hui, il est mondial et concerne vingt pays répartis sur les cinq continents : les États du Moyen-Orient, l’Afrique saharienne et sub-saharienne, les États-Unis en passant par l’Indonésie et l’Europe [19]. Pour vaincre une telle calamité, les États devront collaborer et lutter de concert, ce qui n’est pas chose aisée.

Dans le passé, les militants étaient inféodés à une autorité centralisée de laquelle ils recevaient leurs instructions. Aujourd’hui, les terroristes agissent sous les directives générales de réseaux islamiques tels qu’Al Qaïda, Boko Haram ou l’État Islamique qui appellent régulièrement leurs partisans, par le biais de communiqués médiatiques, à commettre des actes terroristes (exhortation à kidnapper des Occidentaux, à tuer des policiers, à attaquer des cibles militaires et des civils aux États-Unis et en Europe, etc.) mais ils procèdent toutefois sans le commandement d’un pouvoir centralisé. Certaines actions sont préparées par des groupuscules auto-formés et d’autres par des individus isolés agissant de leur propre initiative sans lien avec un réseau djihadiste international. Le fait qu’il soit malaisé de tracer les contours de la mouvance islamiste terroriste rend d’autant plus difficile la lutte contre ce type de terrorisme. En effet, on ne peut espérer vaincre ce fléau en démantelant un simple réseau.

Gageons que la démocratie gagne la guerre contre le terrorisme mais le combat sera âpre. L’Histoire nous a prouvé que les pays soumis à l’épreuve du terrorisme mettent de longues années à en venir à bout. Or, la situation actuelle est plus complexe et plus inquiétante que jamais.

  Références bibliographiques

Aron R. (1962), Paix et guerre entre les Nations, Calmann-Lévy, Paris.
Chambraud C. (20015), « Augmentation des actes islamophobes », Le Monde, 13/01/2015, http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/13/augmentation-des-actes-islamophobes_4555176_3224.html#ogmLLAVqHZvX1kWc.99

Courrier International (2015), « Les pays les plus touchés par le terrorisme », http://www.courrierinternational.com/grand-format/carte-interactive-quels-sont-les-pays-les-plus-touches-par-le-terrorisme

Josse E. (2014), Le traumatisme psychique chez l’adulte, De Boeck Université, coll. Ouvertures Psychologiques.

Josse E. (2011), Le traumatisme psychique des nourrissons, des enfants et des adolescents, De Boeck Université, Coll. Le point sur, Bruxelles.

Josse E., Dubois V. (2009), Interventions humanitaires en santé mentale dans les violences de masse, De Boeck Université, Bruxelles.

Josse E. (2007), Le pouvoir des histoires thérapeutiques. L’hypnose éricksonienne dans la guérison du traumatisme psychique, De Brouwer Editeurs, Paris

Leyens J-P. (2012), Sommes-nous tous racistes ? Psychologie des racismes ordinaires, Mardaga, Wavre.

Mazzoccato A. (2016), « Liège : 16 alertes à la bombe depuis les attentats du 22 mars », La Meuse, le 28 Juin 2016, http://www.lameuse.be/1610148/article/2016-06-27/liege-16-alertes-a-la-bombe-depuis-les-attentats-du-22-mars

Zerrouky M., Audureau W., Vaudano M. (2015), « Les attentats de l’État islamique : 20 pays, 18 mois, plus de 1 600 morts », Le Monde, http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/visuel/2015/11/25/les-actes-terroristes-de-l-État-islamique-ont-fait-plus-de-1-600-morts-depuis-la-proclamation-du-califat_4817362_4355770.html#iu16qAPhGHjWDKeT.99

 Articles de l’auteur sur le même sujet

L’article peut être téléchargé en cliquant sur l’icône pdf.

[1Aron R.

[2Rappelons que le terrorisme tue davantage dans les pays en voie de développement. D’après la Global Terrorism Database, c’est en Irak qu’il comptabilise le plus de victimes avec 50.000 décès estimés depuis 2001. Les cinq autres pays les plus touchés sont l’Afghanistan, le Pakistan, le Nigéria, l’Inde et la Syrie (Courrier International).

[3En Belgique, en été 2016, la foire du Midi a enregistré une baisse de 50% de fréquentation le jour de la fête nationale par rapport à 2015. A la même période, le voyagiste britannique Thomas Cook a annoncé des bénéfices en baisse en raison la chute des demandes sur ses marchés clefs.

[4Le prêtre Jacques Hamel, 86 ans, a été égorgé au couteau le 26 juillet 2016.

[5Dans la loi française, l’article 1er de la loi no 95-73 du 21 janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la sécurité est ainsi rédigé : « La sécurité est un droit fondamental. Elle est une condition de l’exercice des libertés et de la réduction des inégalités. A ce titre, elle est un devoir pour l’Etat qui veille sur l’ensemble du territoire de la République, à la protection des personnes, de leurs biens et des prérogatives de leur citoyenneté, à la défense de leurs institutions et des intérêts nationaux, au respect des lois, au maintien de la paix et de l’ordre public ».

[6En 2016, le plus important marché aux puces d’Europe, la braderie de Lille, a été annulé pour la première fois depuis la deuxième guerre mondiale.

[7On parle de menace réelle ou réaliste lorsqu’un individu ou un groupe d’individus représente une menace concrète pour autrui (concurrence, menaces d’agression, agressions, etc.). On parle de menace symbolique lorsque c’est « ce que représente l’autre plutôt que ce qu’il fait qui est dangereux  » (Leyens J-P.).

[8L’identification des intégristes est d’autant plus difficile que certains sont d’origine occidentale.

[9Chambraud C.

[10Le USA Partiot Act a été signé le 26 octobre 2001 par George W. Bush.

[11La totalité du trafic français passe désormais dans les filets de « boites noires » de surveillance.

[12Fédération générale des syndicats de la Police nationale.

[13Mazzoccato A.

[14L’ETA (Euskadi Ta Askatasuna, en français Pays basque et liberté) est une organisation armée basque indépendantiste d’inspiration marxiste fondée en 1959.

[15L’IRA (Irish Republican Army, en français Armée républicaine irlandaise) est le nom porté par plusieurs organisations paramilitaires luttant par les armes contre la présence britannique en Irlande du Nord. Elle a été fondée en 1916.

[16La RAF (Rote Armee Fraktion allemand, en français Fraction armée rouge) est une organisation terroriste allemande d’extrême gauche qui opéra en Allemagne de l’Ouest de 1968 à 1998.

[17Les CCC (Cellules communistes combattantes) sont une organisation belge d’extrême gauche fondée en 1983.

[18En 2014, les avancées de l’État Islamique en Irak et en Syrie poussent la communauté internationale à intervenir. Une quarantaine de pays se coalisent pour lutter contre les djihadistes. Les premières frappes aériennes ciblant une vingtaine de site en Syrie sont menées la nuit du 22 au 23 septembre 2014.

[19Zerrouky M., Audureau W., Vaudano M.

Navigation