L’impact des attentats terroristes sur les nations affectées

, par  Evelyne Josse

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  L’impact des attentats terroristes sur les nations affectées


Un article d’Evelyne Josse, novembre 2015

 Les réactions immédiates

Les différentes réactions

Dans le décours immédiat d’un attentat terroriste, la population est sous le choc. Surprise par ces agressions meurtrières inattendues, elle est saisie d’effroi, pétrifiée d’horreur et déroutée par l’incompréhension. Simultanément, elle déborde d’empathie pour les victimes directes, les blessés, les personnes dont la vie a été fauchée brusquement, les familles des défunts, etc. Conjointement, elle éprouve un puissant sentiment d’insécurité et, même si la probabilité d’être atteint est faible, tout un chacun se sent menacé par le risque d’une nouvelle tragédie.

Les réactions à moyen et long termes dépendent de la suite des événements. Si plusieurs années passent sans attentats, la vie se normalise et les peurs s’apaisent. Par contre, si les massacres collectifs se répètent, ils provoquent tout à la fois une rupture par rapport à la continuité du passé et de son quotidien rassurant et constituent un enjeu car ils charrient des menaces funestes de massacres futurs. Le sentiment d’insécurité se généralise : « Tout peut arriver, n’importe où, n’importe quand ». La peur se fixe durablement et est réactivée par toute nouvelle menace ou nouvel événement violent. Cette peur peut se muer en véritable terreur si les terroristes en viennent à utiliser des armes chimiques ou biologiques.

Le risque est alors de voir le pays se diviser en groupes communautaires et l’équilibre social devenir de plus en plus instable. Un climat de doute et de suspicion s’installe déjà envers les musulmans qui risquent d’être victimisés en étant injustement identifiés comme des bourreaux potentiels.... La méfiance et la hantise de la répétition du traumatisme sont les alliés de la stratégie de la terreur poursuivie par les terroristes. La terreur est à la fois le moyen et son objet !

Une remise en question du vivre ensemble
La violence meurtrière d’un attentat terroriste remet spécifiquement en cause les valeurs du vivre ensemble. Dans le but d’établir une société organisée et hiérarchisée, les communautés humaines établissent un contrat social, pacte consistant en un ensemble de conventions et de lois garantissant la perpétuation du corps social. Dans les actes terroristes, la mort, les blessures, la souffrance et les dégâts sont occasionnés délibérément par un tiers malveillant. Les règles de base régissant l’humanité sont ainsi transgressées et les valeurs essentielles de l’existence telles la sécurité, la paix, le bien, la bonté, le respect de la vie, la solidarité, la morale, la justice et le sens des choses sont remises en question. Dès lors, les attentats terroristes suscitent une interrogation sur la nature humaine, sur le vivre ensemble, sur les valeurs d’une société et sur son identité, sur la sécurité personnelle et sur celle du groupe communautaire, sur les choix politiques, sur la religion, etc.

La communauté a des ressources
Nombre de personnes ont peur et sont en détresse suite aux attentats. Cependant, pour la plupart, elles réagissent normalement, du moins de manière attendue, à une situation dramatique. Même si ces réactions sont fortes, elles débouchent rarement sur des troubles à long terme. Pour la majorité des citoyens, l’émotion va s’apaiser en quelques jours ou quelques semaines. À moins, bien entendu, que l’effondrement de la croyance dans leur propre sécurité soit à nouveau réactivé par de nouveaux attentats.

Les êtres humains possèdent en eux et dans leur communauté les ressources nécessaires pour faire face à des événements dramatiques tels que ceux qui se sont produits à Paris. Le milieu social et les processus communautaires jouent un rôle fondamental dans la récupération psychologique des individus. Après un attentat, le tissu social est ébranlé mais il n’est pas détruit et les personnes ont accès à leurs moyens habituels de récupération émotionnelle comme le soutien familial et communautaire. Quand ces supports familiaux et sociaux sont efficaces, ils offrent des ressources suffisantes pour retrouver un sens à la vie et régénérer l’équilibre psychologique individuel et communautaire.

Le besoin de rituels

L’être humain est un être social. Il a besoin de ses semblables pour vivre et réunir les conditions de son bien-être. Dans les suites immédiates d’un massacre, la préservation et la reconstruction de l’équilibre psychologique individuel et communautaire passe par le renforcement des liens entre les membres de la communauté affectée, par la consolidation de son unité et par la réaffirmation de ses valeurs. Aussi, les personnes éprouvent-elles le besoin de se livrer à des rituels collectifs : elles se rassemblent sur les lieux du drame, se recueillent, communient, prient, observent une minute de silence, etc.

Les rituels sont une manière de marquer et de renforcer l’identité sociale. Ils confortent le sentiment d’appartenance au groupe, à la foule, à la nation. Ils sont un puissant moyen d’assurer la pérennité d’une communauté et donc, de garantir sa survie après qu’elle ait été fragilisée par un événement traumatique de grande ampleur. Y participer, c’est se sentir appartenir à la communauté ; c’est adhérer à ses normes et à ses valeurs. Cette dimension du Moi social transcende les autres facettes : le « même » devient plus important que le « différent » ; ce qui rapproche les individus au niveau culturel prévaut sur ce qui les distancie au niveau individuel.
Les valeurs consensuelles (culturelles, religieuses, etc.) qu’ils propagent suscitent la solidarité communautaire et le respect mutuel. Ils ont donc une fonction de médiation et promeuvent l’atténuation des divergences individuelles, politiques, sociales, etc. Ce faisant, ils invitent à la ventilation du désintérêt, voire de l’hostilité et de la contestation au sein du groupe.

Il serait toutefois naïf de croire que les attentats vont renforcer les liens sociaux au sein des nations. L’émotion populaire va peu à peu se diluer et l’affirmation de l’appartenance culturelle, de ses valeurs, de son idéologie, de ses symboles et de sa religion risque de conduire au communautarisme et au repli identitaire.

Comme on peut le constater dans les pays agités par des conflits ethniques et par le terrorisme, la peur de l’autre engendre méfiance et suspicion et que l’équilibre social s’en ressent. Il s’en trouve fragilisé et non pas renforcé. La peur est un moyen redoutable pour briser les liens qui unissent deux communautés. En Algérie, les personnes en arrivaient même à se méfier de leur propre parenté car le terroriste pouvait être n’importe qui.

 Les réactions post-immédiates

Dans un second temps, quelques jours après le drame et dans les semaines suivantes, la plupart des citoyens vont recouvrer leur calme, même s’ils pourront se montrer modérément stressés dans des circonstances particulières, par exemple, s’ils sont confrontés à des situations évoquant les attentats.

Certaines personnes vont néanmoins continuer à éprouver une peur intense et à avoir des cauchemars alors qu’elles n’ont pas vécu l’attentat. Elles vont modifier leurs habitudes et vont adopter des comportements d’évitement au même titre que les victimes directes. Par exemple, elles vont éviter les endroits fréquentés où un terroriste pourrait agir, elles vont soupçonner des individus d’être capables de commettre ce genre d’actes monstrueux, elles vont se défier de la communauté dont sont issus les intégristes, elles vont prôner une logique sécuritaire et voter en fonction, etc. Les personnes qui se sentent le plus à risque peuvent aller jusqu’à fuir nos pays. Pensons notamment aux juifs qui ont décidé de rejoindre Israël après les attentats de janvier 2015.

Les personnes les plus sensibles réagiront de cette manière ainsi que celles qui ont déjà vécu un traumatisme que l’attentat aura réactivé. Les personnes qui auront visionné les images en boucle à la télévision courent également ce danger. Ces images laissent des engrammes particuliers dans le cerveau. Ce ne sont pas seulement des images qui s’impriment mais également la charge émotionnelle qui leur est associée : l’horreur, l’effroi, la colère, l’impuissance, etc. Ce film intérieur est « actif » et « agissant » car il possède un potentiel traumatogène. Il constitue une sorte de souvenirs pour le spectateur qui finit par partager l’insécurité des victimes directes.
Il semble également que le risque de développer des symptômes soit plus important pour les personnes qui résident ou travaillent dans les environs immédiats des attentats. Par exemple, des études ont montré qu’un nombre significatif de new-yorkais habitant Manhattan,7.5%, n’ayant pas été exposés directement aux attentats du 11 septembre 2001 ont présenté des symptômes de stress post-traumatique.
Outre ces réactions individuelles, vont surgir des comportements collectifs particuliers : des rumeurs alarmistes vont émerger, la population va se cliver en groupes communautaires distincts, des bouc-émissaires vont être désignés, des agressions vont être perpétrées sur des personnes prises pour cible en raison des signes identitaires dont elles sont porteuses, des dérives sécuritaires vont apparaître, etc.

Les rumeurs alarmistes
Les rumeurs naissent quasi inévitablement au sein des populations inquiètes. Dans le décours d’un malheur collectif, quel qu’il soit, catastrophes naturelles (par exemple, un séisme) ou attentats terroristes, les rumeurs alarmistes annonciatrices de l’imminence d’une nouvelle tragédie sont légion (avertissement d’un attentat imminent, alerte à la bombe, etc.).

La peur relève le niveau de vigilance des individus. Le monde leur paraît plus menaçant, ils sont davantage en alerte et surveillent l’environnement avec suspicion. Leur attention est exacerbée et ils prospectent leur environnement à la recherche de signaux de danger. Des personnes bien intentionnées prêtent foi à ces informations infondées prédisant de nouveaux malheurs. Parce qu’elles éprouvent le besoin de protéger leur communauté, elles les propagent sans questionnement sur leur validité et sans vérification.

Qui sont les instigateurs de ces rumeurs ? Difficile de répondre… Des personnes bien intentionnées persuadées qu’elles ont détecté des agissements suspects. Plus souvent des meneurs ou des zélateurs de groupements ou de groupuscules extrémistes qui ont intérêt à maintenir un climat de terreur. Probablement d’autres opportunistes… Et sans doute aussi fréquemment des adolescents qui trouvent dans les événements actuels une opportunité de manifester leur mal-être et de se frotter aux limites en commettant des actes transgressifs.

Communautarisme, boucs émissaire et agressions
Dans les semaines et les mois à venir, il faut s’attendre à la désignation de boucs émissaires. Les citoyens éprouvent un sentiment d’insécurité et en conséquence, le besoin de se protéger. Pour se protéger, il est nécessaire d’identifier le danger. Or, il est malaisé de repérer un musulman intégriste au sein de la population musulmane . Rien ne les distingue formellement des honnêtes gens. Pour élaborer un attentat, les terroristes doivent se fondre dans la masse, être discrets, éviter d’éveiller la suspicion d’un acte meurtrier qu’ils sont prêts à commettre. Dès lors, les musulmans dans leur ensemble inspirent une méfiance grandissante, et leur communauté est de plus en plus souvent considérée comme un danger potentiel.

Devant la défiance et le rejet injustifié dont elle est l’objet, cette communauté risque de radicaliser elle aussi ses positions... Peur, colère, frustration, rancœurs, sentiments d’humiliation constituent un terreau fertile au communautarisme et à la haine réciproque.

Dans chacune des communautés, certains individus, parmi les plus violents, vont passer de l’hostilité à la haine et ensuite à l’agression de personnes du groupe opposé. Ces lynchages sont une manière pour eux de se venger et de faire justice. Les passages à l’acte violent donnent à leur auteur le sentiment d’agir contre le malheur ou l’injustice qui frappe son groupe communautaire. Ces initiatives, bien qu’individuelles, revêtent un sens collectif car elles sont menées au nom de la communauté.

Mesures sécuritaires, dérives et effets pervers

Les attentats ébranlent les civils mais secouent également le monde politique. Les gouvernements, le gouvernement français en particulier mais également celui de nombreux autres pays, sont agressés et se sentent défiés. La violence terroriste est transnationale et représente actuellement pour l’Occident la menace idéologique et stratégique la plus importante.

Pour défendre leur territoire et protéger leur population, les chefs d’Etat sont contraints de prendre des mesures sécuritaires et de mobiliser des moyens financiers, matériels et humains. Outre la situation psychologique de guerre, les choix stratégiques et les forces engagées par les Nations dans la lutte contre le terrorisme pourraient autoriser à parler d’état de guerre. Tout dépendra des stratégies et des outils antiterroristes qui seront choisis.
S’inscriront-ils dans le respect des principes démocratiques ? Respecteront-ils les droits de l’homme ? Seront-ils institutionnalisés sur le long terme ? Les libertés de conscience, de pensée, d’opinion, d’expression, de communication des idées, d’action, de circulation des personnes, de réunion, etc. que les citoyens peuvent exercer dans les limites des principes démocratiques vont-elles être supplantées par leur liberté de vivre en sécurité et légitimer des mesures politiques exceptionnelles au mépris de ces droits démocratiques fondamentaux ?

Les questions relatives à la sécurité deviennent prépondérantes dans les discours politiques et médiatiques. Restera-t-il dans ces espaces médiatiques et politiques une place pour la critique et les voix dissidentes ou basculera-t-on dans une logique manichéenne où si l’on n’est pas « pour » signifiera que l’on est « contre » ?

Pour garantir la sécurité des citoyens, les autorités politiques doivent impérativement adopter des mesures exceptionnelles de sécurité mais celles-ci peuvent devenir la source de dérives et d’effets pervers qui ne peuvent être éludés.

Quels sont ces risques ?
Citons-en quelques uns.

Les contrôles auprès de populations spécifiques ou de catégories-cibles tels les jeunes, les migrants ou les personnes d’origine étrangère pourraient faire objet de surveillance et de contrôle accrus.
L’amalgame entre immigration et violence est récurrent et risque de se renforcer. Les politiques migratoires et la lutte contre l’immigration clandestine pourraient se durcir davantage.
Les violences urbaines des quartiers « difficiles » impliquant des jeunes, pauvres et presque toujours d’origine étrangère pourraient être interprétées comme des actions collectives dirigées contre l’Etat et conséquemment durement réprimées.

La stigmatisation accrue et l’intensification des mesures répressives ne sont pas sans conséquences pour les populations désignées. Rejetées par une partie de la société et traitées injustement, elles accumulent rancœurs et frustrations. Avec le temps, ces sentiments se transforment en haine et conduisent au communautarisme ; les tensions entre communautés s’exacerbent et les exactions violentes se multiplient.

 Références bibliographiques

Josse E. (2014), Le traumatisme psychique chez l’adulte, De Boeck Université, coll. Ouvertures Psychologiques.

Josse E. (2011), Le traumatisme psychique des nourrissons, des enfants et des adolescents, De Boeck Université, Coll. Le point sur, Bruxelles

Josse E., Dubois V. (2009), Interventions humanitaires en santé mentale dans les violences de masse, De Boeck Université, Bruxelles.

Josse E. (2007), Le pouvoir des histoires thérapeutiques. L’hypnose éricksonienne dans la guérison du traumatisme psychique, La Méridienne-Desclée De Brouwer Editeurs, Paris

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